Têtes blondes

Les pourfendeurs de la « théorie du genre » et des modules ABCD de l’égalité – les mêmes souvent qui se sont opposés au mariage pour tous- n’ont pas hésité une seconde à répandre la rumeur selon laquelle des TPs de sexualité et de masturbation sont dispensés dès la maternelle. Endoctrinement des enfants (attisé par le lobby gay), dénoncent-ils et, pour apporter de l’eau à leur moulin, ils ont fait dire à une sénatrice PS : « Les enfants n’appartiennent pas à leurs parents. Ils appartiennent à l’Etat. »

La citation est diffamatoire ; D’après un « fact-checking » réalisé par asi, dans un débat sur la laïcité, Laurence Rossignol qui défend l’idée de « bulles » laïques, lâche  »les enfants n’appartiennent pas à leurs parents » en argumentant : comme un complément à l’éducation familiale, l’école propose autre chose que ce qui pourrait être vu à la maison, ce qui permettra à l’enfant de choisir sa façon de vivre (ou ne pas vivre) sa foi. Sa phrase est relevée, complétée sur tweeter et – à la guerre comme à la guerre- le tout devient une citation, servie à point nommé aujourd’hui.

tweet

Cette citation falsifiée renvoie directement aux régimes totalitaires.

D’ailleurs, Philippe Bilger, dont j’admire la plume mais qui fait, me semble-t-il, un virage vers une droite nauséabonde, use peut-être de cette rumeur pour dénoncer chez les bien-pensants un totalitarisme, qu’il s’empresse de nuancer avec les qualificatifs « mou » et « soft ». Comment ne pas penser en effet que ce blogueur influent, sans aucun doute au fait du « bidonnage textuel »,  ne soit pas satisfait d’avoir (sous la pédale)  une citation -erronée, mais chut !- pour consolider sa démonstration ?

Enfin, autre écho à la phrase attribuée à Rossignol, lié à ma lecture du moment. Dans 1984, les gamins endoctrinés par le Parti sont les plus zélés apôtres de Big Brother. Le héros Winston Smith, devenu le prisonnier 6079 Smith W dans les caves du ministère de l’Amour, voit entrer dans la cellule son voisin de palier Parsons, accusé de crime-par-la-pensée malgré une fidélité inébranlable à Big Brother.

Qui vous a dénoncé ? demanda Winston.
– C’est ma petite fille, répondit Parsons avec une sorte d’orgueil mélancolique. Elle écoutait par le trou de la serrure. Elle a entendu ce que je disais [ndlr : "A bas Big Brother", pendant son sommeil] et, dès le lendemain, elle filait chez les gardes. Fort, pour une gamine de sept ans, pas? Je ne lui en garde aucune rancune. En fait, je suis fier d’elle. Cela montre en tout cas que je l’ai élevée dans les bons principes.
Il fit encore quelques pas de long en large d’une démarche saccadée et jeta plusieurs fois un coup d’oeil d’envie à la cuvette hygiénique puis soudain, il baissa son short et se mit nu.
-Pardon, vieux, dit-il. Je ne peux m’en empêcher. C’est l’attente.
Il laissa tomber son lourd postérieur sur la cuvette. Winston se couvrit le visage de ses mains.
- Smith ! glapit la voix du télécran…pas de visages couverts dans les cellules !
Winston se découvrit le visage. Parsons se servit de la cuvette bruyamment et abondamment. Il se trouva que la bonde était défectueuse, et la cellule pua largement pendant des heures. (p.311)

Terrible ironie. Plus haut dans le texte, à la page 80, Parsons parle de ses enfants :

- Ah! Oui! Je veux dire, il montre un bon esprit, n’est-ce pas? Des petits galopins, bien turbulents, tous les deux, mais vous parlez d’une ardeur ! Ils ne pensent qu’aux Espions. A la guerre aussi, naturellement. Savez-vous ce qu’a fait mon numéro de petite fille samedi dernier, quand elle était avec sa troupe sur la route de Bukhamsted? Elle et deux autres petites filles se sont échappées pendant la marche. Elles ont passé tout l’après-midi, figurez-vous, à suivre un type. Pendant deux heures, elles n’ont pas quitté ses talons, droit dans le bois et, quand elles sont arrivées a Amersham, elles l’ont fait prendre par une patrouille.

- Pourquoi ont-elles fait cela? demanda Winston un peu abasourdi.

Parsons continua sur un ton triomphant:

- La gosse était convaincue qu’il était une sorte d’agent de l’ennemi. Il avait pu être parachuté, par exemple. Mais là est le point, mon vieux. Qu’est-ce que vous croyez qui a en premier lieu éveillé ses soupçons? Elle avait remarqué qu’il portait de drôles de chaussures. Elle dit qu’elle n’avait jamais vu personne porter des chaussures pareilles. Il y avait donc des chances pour qu’il soit un étranger. Assez fort, pas? pour une gamine de sept ans.

- Qu’est-ce qui est arrivé à l’homme? demanda Winston.

- Ca, je ne pourrais pas vous le dire, naturellement, mais je ne serais pas du tout surpris si…

Ici Parsons fit le geste d’épauler un fusil et fit claquer sa langue pour imiter la détonation.

 

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