Mathematics is/are watching you !

Il aurait pu s’appeler « le dernier homme en Europe » et selon toute vraisemblance le célèbre roman de G. Orwell  qui met en scène l’inquiétante figure de Big Brother tient son titre de l’année de son écriture : 1984 est obtenu à partir de 1948 par inversion des deux derniers chiffres.

Ce « jeu de nombres » illustre de façon anecdotique l’assertion  « mathematics is/are watching you » et le totalitarisme des mathématiques, mis en lumière par son champ lexical (mathématiques pures, science dure, règles de calcul, lois, ordre croissant, table de vérité…), peut être déchiffré (ou décodé) car il ne relève pas de la quadrature du cercle.

La langue officielle de l’Oceania (le pays de Big Brother) revêt elle-même une dimension numérique ; les contraires, obtenus systématiquement par addition du préfixe « in », sont davantage des symétriques puisqu’ils sont construits comme les « opposés exacts ». Par exemple, « mauvais » est abandonné au profit de « inbon ». Syme, le collègue linguiste de Winston, ajoute :

« Et si l’on désire un mot plus fort que « bon », quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme « excellent », « splendide » et tout le reste ? « Plusbon » englobe le sens de tous ces mots, et, si l’on veut un mot encore plus fort, il y a « double-plusbon ». « 

On observe donc une réduction/simplification du vocabulaire par discrétisation. En définitive, « inbon », « bon », « double-plusbon »… forment une sorte d’axe gradué élémentaire, séquentiel, sans continuité.

Si l’objectif du « novlangue » est de modeler, formater la pensée par une réduction du choix des mots (et donc des concepts), il y a aussi dans les mathématiques un rejet de la nuance (énoncé vrai ou faux, algorithmes), une tendance à simplifier/schématiser le monde malgré le souhait de l’enfermer, de le capturer et de le serrer au plus près. La France est un hexagone, la Terre est sphérique, ou exemple plus subtil, un morceau de musique numérisé est réduit à une chaîne de 0 et de 1 – a fortiori lorsqu’il s’agit d’un titre de l’album « racine carrée » de Stromae.

On note en mathématiques une propension à uniformiser. Par exemple, le statisticien qui étudie la taille des Français commence par choisir un échantillon (première réduction de la réalité) et, à partir de cette image plus ou moins fidèle de la population, il résume/simplifie la série des tailles observées par des paramètres bien choisis, par exemple la moyenne. Dans certains cas, il retient même une moyenne élaguée (purgée ?) de la série, c-à-d après élimination des valeurs dites aberrantes. L’interprétation du paramètre est aussi éclairante : dire que la taille moyenne des Français est 1,77 m, n’est-ce-pas une façon d’allonger la population sur le lit de Procuste, de sorte que tout individu soit vu à l’identique et que rien ne dépasse ? dans sa quête d’homogénéité, les mathématiques confisquent à l’individu son individualité.

Les mathématiques ont l’obsession du contrôle. On modélise et donc aseptise la réalité, le hasard… puis on fait des prévisions. Par exemple, on sonde à l’approche d’un rendez-vous électoral pour anticiper l’issue du scrutin. Et si les sondages ne sont pas en adéquation avec les résultats,  on les gomme, on les expédie dans le « trou de mémoire » et on aura aux prochaines élections la même fascination/vénération pour les mêmes instituts.

Winston et Julia considèrent que faire l’amour est un moyen de lutter contre le régime totalitaire de l’Angsoc parce que la charge sentimentale et émotive qui accompagne l’acte  échappe au télécran et à la police de la pensée. De même, la résistance aux mathématiques peut passer par la mise en avant de ce qui est irréductible, incompressible. Emboîtons le pas au petit prince, quitte à éviter les « grandes personnes » :

 » Quand vous leur parlez d’un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l’essentiel. Elles ne vous disent jamais : « Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu’il préfère ? Est-ce qu’il collectionne les papillons ? » Elles vous demandent : « Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ? » Alors seulement elles croient le connaître. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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