Pas très fun

Je peux faire attention à la quantité et à la qualité dans mon assiette sans effort et sans peine. Haricots verts sans vinaigrette ou pâtes sans beurre, je mange avec appétit et ne me plains jamais de la fadeur que certains supposent. Là où je vois une chance, d’autres y perçoivent une tare. Ceux-là me plaignant et lisant en moi un peine-à-jouir, je présume qu’ils le font à la façon du renard de La Fontaine, parce qu’ils ne peuvent en faire autant.

Je ne bois « jamais » d’alcool. « Putain ! il fait chier le Domi ! il picole pas, il sait pas s’amuser !  » Même constat, à une nuance près. La remarque me dérange davantage et – Ô mauvais esprit que je peux avoir – elle affermit ma position. Mais si elle me dérange, c’est qu’il s’y trouve…un fond de vrai : je ne suis pas un boute-en-train, je ne suis pas très fun, j’ai une gravité et une mélancolie naturelles qui sont des obstacles au lâcher-prise  !

Et, à voir la table de jeunes adjacente à la nôtre dans un bar samedi, je constate que je ne suis pas le seul incapable de s’éclater. La bande s’est déchaînée sur un morceau entraînant pendant qu’un camarade réquisitionné filmait avec son portable et, la prise faite, le clip en boîte, ils se sont tous rassis (!) mobile à la main. Je pense que la petite démo a été immédiatement postée sur facebook et que chacun scrutait sa performance. Si c’est le cas, le sens du mot existence colle au plus près avec son étymologie « ex eo ou ex it », sortir hors de soi ; c’est en se voyant gesticuler sur l’écran qu’ils ont le sentiment d’être ? Cela me fait penser aux paroles déprimantes de « jeune et con » :

Alors elle [la jeunesse France] va danser faire semblant d’être heureux
Pour aller gentiment se coucher mais demain rien n’ira mieux.

Je ne bois pas. Par choix. En réalité, la liberté que suppose l’idée de choix est peut être entamée par un surmoi écrasant et inébranlable : je ne bois pas, peut-être parce que Charlot et Ro – qui au passage (en un ou deux mots !) se refusent rarement une bouteille – ont gravé au plus profond de mon marbre un NON à l’alcool que je ne peux dépasser. En tout cas, je ne bois pas et cela ne me perturbe pas.

Pourtant, je parie que, si je meurs avant les autres, il y en aura au moins un pour exprimer un regret à ce sujet, le regret d’une vie non vécue pleinement. « Tu te rends compte, il s’est toujours privé ! ». J’entends d’ici un ton encore plus tragique si la mort, non accidentelle, fait suite à un problème de santé.

En conclusion, si je vis longtemps, on dira du bout des lèvres « normal ! il a fait des sacrifices.  » En gros, aucun mérite à la longévité. Si j’échoue, on récriminera l’hygiène de vie comme un truc vain. L’avenir et le hasard rétroagiront sur le jugement que l’on porte sur mes choix.

2 Réponses à “Pas très fun”

  1. cyril dit :

    dis moi c’est pas possible… tu boies en cachette pour avoir une prose aussi onirique …
    :)

  2. Dominique dit :

    Chuuuut ! faut pas tromper la confiance que tes parents ils ont mis à l’intérieur de toi.

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