Où sont les hommes ?

J’ai entendu, j’ai attendu, j’ai lu.

Entendu que l’essai de Vincent Cespedes, intitulé l’homme expliqué aux femmes, est un coup de maître. Attendu qu’il sorte à moitié prix au format poche, chez j’ai lu, pour l’acheter et le parcourir.

L’auteur a quelque chose du poil à gratter ; Il est beau gosse et il a un ton d’homme sûr de lui. D’ailleurs, il est plus affirmatif qu’interrogatif, ce qui pourrait délaver sa casquette de philosophe.

Casquette qui, d’ailleurs, est davantage une squette-ca. Parce que Cespedes, qui pense que « la philosophie est dans la rue », ne fait pas référence aux grands penseurs : il préfère citer Tabatha Cash, Brigitte Lahaye et Rocco. Mais n’y-a-t-il pas, dans cette posture de philosophe de la rue, une tactique qui consiste à faire de ses références un faire-valoir ?

En tout cas, boudé et non reconnu par le milieu universitaire, il a eu droit au surnom de « Brice de Nice de la philosophie. » Mais l’animal est robuste ; il ne courbe pas l’échine et, à la moindre occasion, rend les coups.

D’abord, son titre, peu académique, est clairement un pied de nez aux intellos : il a en effet plus de chance de piquer la curiosité de la presse féminine que celle de ses confrères. L’ouverture de son livre est du même acabit : « Où sont les hommes ? », scandé à la Juvet. Enfin, son ton péremptoire, et donc parfois irritant, aurait pu être expliqué en introduction par ce qui figure tardivement en conclusion : « car si l’exagération ne peut jamais équivaloir à une vérité établie, sa valeur théorique n’en est pas nulle pour autant. Elle permet d’augmenter la visibilité de ce qui se trame sourdement, autrement dit : d’y voir plus clair[...] ; et sans affirmation, les mots se perdent dans un chipotis qui ne veut plus rien dire. L’exagération invite à réfléchir, c’est son seul mérite – inestimable, si l’on mise sur l’intelligence des lecteurs pour la nuancer. »

Ahh, mais fallait dire avant que je suis intelligent !

Cespedes donc, poil à gratter ou … gratte cul.

Et c’est dans son éloge de l’anus que ce dernier qualificatif lui colle peut-être le mieux…au cucu jusqu’au kiki.

Cet orifice a tellement été l’objet d’un tabou que le vocable qui le désigne sonne comme un gros mot ; en outre, de tous les termes non triviaux et même admis dans le langage des blouses blanches, il semble encore plus vulgaire que le pire des termes argotiques. C’est dire sa charge subversive. Il est toutefois vraisemblable que des hommes ouverts à l’onde de charme et aux plaisirs multicolores qu’elle rend possibles lèveront le tabou à cet endroit.

La répulsion des excréments ne peut servir d’épouvantail : un anus soigneusement lavé vaut un gland propre – gland, du reste, que l’urine n’a jamais dévalorisé. Non, le vrai épouvantail tient ici dans une homophobie extrême, celle que la masculinité de l’onde de choc inculque aux garçons pour en faire des machines intrusives sans défaut d’armure, sans faille ni réceptivité. Une masculinité capable d’insulter, d’agresser, et même de tuer pour protéger ses arrières. Une masculinité qui devient chèvre à l’idée de se faire pénétrer. Une masculinité d’hétéro straight, de « culs serrés ».

La masculinité de l’onde de choc est paranoïaque avant tout pour se boucher l’anus, rendre inaccessible et anesthésiée l’une des parties les plus accessibles de notre anatomie. L’expression « avoir le cul serré » mérite d’ailleurs toute notre attention, dans la mesure où elle exprime la posture physique et existentielle de la masculinité primaire. Il convient de garder les fesses contractées tout le temps – le premier rempart. Cela revient à faire de l’homme un bloc rigide planté dans le sol, sans aucune souplesse du bassin, autrement dit sans sensualité. Car, sans aller jusqu’à « rouler des fesses », la sensualité du corps féminin comme du corps masculin réside nécessairement dans sa capacité à être traversé par les ondes, de la tête aux pieds. En serrant les fessiers sans discontinuer, nous stoppons la danse du corps avec les danses extérieures, nous figeons l’ondoiement, nous nous transformons en arbre mort.

Cela donne de piteux résultats dans le coït hétéro tout ce qu’il y a de traditionnel : des corps rouillés – dos soudé aux fesses soudées aux cuisses –, incapables de cambrures, d’ondulations, de fantaisies mouvantes. Par conséquent, des mouvements de queue rectiligne et sans surprise, dont la seule variation consiste en une accélération percussive.

Faire l’amour : osciller avec l’autre, en l’autre, pour l’autre, et cela commence par désolidariser nos fesses de nos épaules. Un faire-l’amour sans jeu ni mélange d’ondes n’est plus un faire-l’amour : c’est un assaut. Et la chanson de Georges Brassens revient aux lèvres de l’assaillie : « Quatre-vingt-quinze fois sur cent/ La femme s’emmerde en baisant/ Qu’elle le taise ou qu’elle le confesse/ C’est pas tous les jours qu’on lui déride les fesses… »

L’imperméabilité aux ondes fait que nous bloquons aussi ce qui ondoie peut-être le plus : les émotions. Etre « cul serré », c’est être coincé, mal à l’aise en présence de l’autre parce que impuissant à laisser les émotions fluctuer et la spontanéité vivre. Contracter l’anus pour en refouler l’ouverture, c’est donc perdre notre naturel.

 [...]Toutefois, avec la relative et récente banalisation de l’homosexualité, l’anus sort peu à peu de sa clandestinité.

[...]Les conséquences de cette tolérance récente ? Une bisexualité qui s’étendra dans les nouvelles générations…

Cespedes a de toute évidence un rapport charnel avec le style, Cespedes fait, pour notre plus grande jouissance, l’amour homo aux mots.

Mais je vais décevoir Cespedes. Sa conclusion est has-been ! Mon pote Michel, pas « si frais, dis ! » tant il aime la femme et a quelques heures de vol au compteur, affirmait déjà  il y a une dizaine d’années, sans véritable argument mais avec une conviction profonde,  que nos garçons seraient bisexuels. Ou alors c’est le Miche qui est un visionnaire !

 

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