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Archive pour octobre 2014

Germaine, deux qui la tiennent…

Dimanche 12 octobre 2014

Germaine Mindeur est mon personnage préféré dans La Vouivre de M. Aymé.

La raison ? toute sa peau éclatait d’insouciante santé et, quoique reclose en son corsage, la poitrine regardait les gens droit aux yeux.

Première rencontre avec Germaine au chap 10, et c’est le coup de foudre.

Taillée comme un cuirassier, un cent-garde, un grenadier prussien, avec une encolure néronienne et des bras de bûcheron, mais les seins lourds et durs, éclatants, qui bombaient l’étoffe de la ceinture, et la croupe pareillement rebondie et toujours inspirée, elle était la dévorante, la ravageuse, la tempête, l’useuse d’hommes et la mangeuse de pucelages. A 30 ans, mariée pour la quatrième fois au percepteur de Sénécières, elle l’avait réduit à l’ombre de lui-même, allant jusqu’à lui démettre l’épaule dans un orage d’effusions, et déculottant les contribuables, buvant la substance et la santé d’un commis de 15 ans qu’il avait fallu envoyer au sanatorium.

Germaine a fait son goûter de Victor Muselier, l’aîné de la famille voisine et rivale.

Son père Noël, qui s’est déjà fait bon gré mal gré à son statut de putain du canton, ne supporte pas cette fois-ci le choix du partenaire et lui inflige un châtiment corporel d’une violence extrême.

Pourtant Noël ne put se défendre d’un sentiment de fierté en regardant le dos athlétique de son aînée. Pour un peu, il eût été tenté de l’excuser. Il y avait dans cette musculature une abondance, une force barbare, qu’il semblait difficile d’aligner sur une humanité quotidienne.

Moi ce que j’aime chez Germaine, c’est qu’on peut s’y mettre à une vingtaine…

C’est aussi ce que pense son frère Armand, qui, horrifié par ses frasques, lui « assena un coup de trique sur le vaste dos où il y avait place pour deux ouvriers. »

Bien mal lui en a pris. Germaine lâche son corsage et « d’une claque à la mâchoire, sa soeur l’envoya s’asseoir sur une chaise où il resta un moment affaissé, l’oeil éteint et la tête ballante. »

Noël est incrédule : maintenant qu’il avait vu la poitrine et son fils assommé d’une seule claque, il éprouvait un sentiment d’enthousiasme respectueux pour cette force de la nature dont les déploiements, quels qu’ils fussent, n’avaient pas de commune mesure ave les nécessités ordinaires de la vie et se situaient sur un plan de vérité esthétique.

Les reins de Germaine n’ont pas de frein ; le maire Voiturier puis le fossoyeur ivrogne Requiem sont assaillis et échappent de peu au viol.

Elle dégrafa son corsage d’un geste rageur,en fit sortir un de ses seins qu’elle lui présenta à deux mains. « Et ça ? »

Même le curé n’est pas à l’abri sous sa soutane. Alors qu’il lui a interdit l’accès au confessionnal parce qu’elle s’exalte en confiant ses péchés et les décrit/crie « saisissant dans son tourbillon les autres pêcheurs », il lui autorise une confession par écrit.

- merci, Monsieur le curé, j’aime tellement le bon dieu, et Jésus et les saints aussi. Saint François-Xavier, je pense à lui. Je le trouve si joli avec sa barbe et ses petites joues roses. Il n’est peut-être pas bien gras, mais ça veut rien dire. C’est comme vous Monsieur le curé, vous êtes rudement gentil. Je vous ai toujours bien aimé…

Penchée sur lui, la grande Mindeur l’examinait, le détaillait, l’évaluait du regard, et une lueur fauve dansait dans ses grands yeux de vache.

Lors de la construction de la maisonnette de Urbain à laquelle Germaine participe activement, la pause (casse-croûte ) ne dura pas plus de 5 minutes, mais on s’aperçut que Germaine Mindeur en avait profité pour s’enfuir en emportant le fils du maçon. Il avait suffi de ce court répit pour que la dévorante, échappant à la fascination du travail, sentît se réveiller ses ardeurs. Heureusement, le garçon, à la faveur de la nuit, put s’échapper au bout d’un quart d’heure et reprendre la truelle…on ne saurait reprocher à personne d’avoir été surpris et roulé par la tempête. Quoique inassouvie, germaine vint reprendre sa place au chantier.

Petit plaisir

Vendredi 10 octobre 2014

Clem à propos de l’alerte rouge relative aux intempéries : « j’espère qu’il va tomber des cordes et demain, yes ! pas d’école. »

Dom en vieux con sage : « c’est normal de vouloir gratter une journée d’école, mais tu sais, un petit plaisir pour toi, c’est un grand malheur pour ceux qui perdent leur voiture, ou qui ont leur maison inondée. Tu comprends ? »

- ouais !

- moi, perso, j’espère qu’il y aura cours. Si la matinée de demain pète, j’ai 4 h à recaser, c’est l’horreur. Tu vois, cet aprem, j’aurais pu être tranquille, mais je suis allé au boulot pour rattraper les cours de mardi dernier qui ont été annulés.

- ouais, mais tu comprends, ce serait un petit malheur pour toi et … un grand plaisir pour moi !

 

Pragmatisme paysan

Mardi 7 octobre 2014

Dans La Vouivre de Marcel Aymé , la mère du héros Arsène est une paysanne sans chichi, complètement absorbée à faire vivre les siens. Sur les tombes de son mari et de ses fils aînés morts à la guerre, elle ne pense pas à tricher (avec les autres et avec elle-même) en (sur)jouant la douleur.

Pas de douleur et surtout aucune culpabilité à ne plus souffrir.

En se penchant sur les tombes de ses enfants, Louise ne sentait rien qui ressemblât, même de loin, à de la douleur, à peine éprouvait-elle un attendrissement furtif, qui était presque un plaisir, en pensant à Denis, celui qui était doux comme une fille et qui reposait là, dans son uniforme bleu horizon, avec un trou dans la tête, et à Vincent…Et le souvenir d’Alexandre, le mari défunt depuis 20 ans, ne l’émouvait plus. Elle ne pensait pas à se reprocher d’être oublieuse et trouvait naturel que les chagrins vieillissent plus vite que les vivants. Dans une maison, à s’occuper des gens et des bêtes, on se trouve d’avoir toujours à faire, et les morts ne viennent pas vous aider…

Louise n’a pas le temps de se torturer l’esprit, elle serait d’ailleurs immédiatement rattrapée par la pénibilité des travaux de la campagne. Les pieds bien sur terre ; c’est la terre qui impose les priorités.

Sa belle-fille Emilie, qui l’accompagne au cimetière, est plus encline à la sensibilité (ou sensiblerie ?) et ne retient pas ses larmes.

S’avisant alors des larmes d’Emilie, elle la pressa d’aller puiser de l’eau à la source afin qu’en passant parmi les groupes éparpillés dans le cimetière, son visage en pleurs témoignât publiquement de la douleur  et de la fidélité aux morts, qu’on entretenait dans la famille. Elle-même n’eût pas consenti à en donner la comédie, mais en l’occasion, elle obéissait à l’habitude de ne rien laisser se perdre.

Comme elle récupèrerait les miettes de pain et trouverait une façon astucieuse de les recycler, Louise donne une nouvelle vie aux larmes de sa bru en lui conférant une fonction utile.