Pragmatisme paysan

Dans La Vouivre de Marcel Aymé , la mère du héros Arsène est une paysanne sans chichi, complètement absorbée à faire vivre les siens. Sur les tombes de son mari et de ses fils aînés morts à la guerre, elle ne pense pas à tricher (avec les autres et avec elle-même) en (sur)jouant la douleur.

Pas de douleur et surtout aucune culpabilité à ne plus souffrir.

En se penchant sur les tombes de ses enfants, Louise ne sentait rien qui ressemblât, même de loin, à de la douleur, à peine éprouvait-elle un attendrissement furtif, qui était presque un plaisir, en pensant à Denis, celui qui était doux comme une fille et qui reposait là, dans son uniforme bleu horizon, avec un trou dans la tête, et à Vincent…Et le souvenir d’Alexandre, le mari défunt depuis 20 ans, ne l’émouvait plus. Elle ne pensait pas à se reprocher d’être oublieuse et trouvait naturel que les chagrins vieillissent plus vite que les vivants. Dans une maison, à s’occuper des gens et des bêtes, on se trouve d’avoir toujours à faire, et les morts ne viennent pas vous aider…

Louise n’a pas le temps de se torturer l’esprit, elle serait d’ailleurs immédiatement rattrapée par la pénibilité des travaux de la campagne. Les pieds bien sur terre ; c’est la terre qui impose les priorités.

Sa belle-fille Emilie, qui l’accompagne au cimetière, est plus encline à la sensibilité (ou sensiblerie ?) et ne retient pas ses larmes.

S’avisant alors des larmes d’Emilie, elle la pressa d’aller puiser de l’eau à la source afin qu’en passant parmi les groupes éparpillés dans le cimetière, son visage en pleurs témoignât publiquement de la douleur  et de la fidélité aux morts, qu’on entretenait dans la famille. Elle-même n’eût pas consenti à en donner la comédie, mais en l’occasion, elle obéissait à l’habitude de ne rien laisser se perdre.

Comme elle récupèrerait les miettes de pain et trouverait une façon astucieuse de les recycler, Louise donne une nouvelle vie aux larmes de sa bru en lui conférant une fonction utile.

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