Déraciné

1) On trouve parfois dans les mots des autres la formulation lumineuse de sentiments ou d’impressions qui semblaient indicibles.

Je viens de lire la chronique de Lançon, journaliste survivant de l’attentat du 7/01, (parue dans Charlie Hebdo et) reproduite sur twitter.

Lançon

Ce qu’il dit de son retour à la campagne, trouve écho dans la mélancolie qui s’insinue au coeur de mes séjours à la Réunion :

« on ignore à quel point les lieux dans lesquels on a grandi nous façonnent jusqu’au moment où on y retourne comme si on les avait quittés pour toujours, malgré soi, pour un lieu où il est facile d’aller, mais difficile de revenir. Comme les nerfs autour d’une greffe, le paysage, la lumière et l’air tentent de se frayer un passage jusqu’à la conscience mais n’y parviennent pas [...] Tout est en place, comme toujours. Mais le lieu intime, avec ses centaines de microscopiques histoires, ses kilomètres mille fois arpentés, ne vous reconnaît plus. Vous êtes entièrement chez vous et vous êtes un étranger. »

Mélancolie de déraciné, de retour sur son sol.

2) On trouve parfois dans les maux des autres la formulation lumineuse de volontés profondes.

Je n’écoute que d’une oreille les débats sur la fin de vie, qui se répandent comme les mauvaise herbes, sans valoir un radis. Ils sont à mon avis stériles. Aussi, vais-je les DÉFLORER de ce pas.

Que veut Vincent Lambert – puisque c’est son affaire qui ramène aujourd’hui les discussions sur la table – , si tant est qu’il veuille encore quelque chose ?

Personne ne sait et il est aussi vain de « tenter de se frayer un passage jusqu’à sa conscience » que d’espérer l’innervation de son corps de tétraplégique. Alors comment trancher raisonnablement entre le maintien en vie (alors qu’il vit peut-être un enfer), et la mort par arrêt des soins (alors qu’il se bat peut-être pour survivre) ?

En revanche, l’identification avec Vincent Lambert porte ses fruits  ; je formule ici une volonté, sinon ultime, assez profonde pour que mon entourage la considère comme telle.

S’il m’arrive d’être paralysé au point de ne pouvoir exprimer clairement -et surtout, vous ne surinterprèterez pas un cillement d’yeux – ce que j’ai dans la tête, alors n’hésitez pas une seconde. Méthode radicale : DÉRACINEZ-moi, enfin je veux dire  DÉBRANCHEZ-moi parce que je ne voudrais être, pour rien au monde, un légume. Légume non, vert oui, jusqu’à la mort.

Laisser un commentaire