Charlie et la Mé-Todd (Première partie)

todd

Avec sa couverture rouge presque rigide et son papier soyeux, lisse, au grammage plus élevé que la moyenne, le livre de E. Todd intitulé Qui est Charlie, paru chez Seuil au mois de mai, me rappelle les derniers cahiers de mathématiques que j’ai eus, des 192 pages de Clairefontaine.

clairefontaine

Je me souviens y avoir habillé les grands théorèmes et leur preuve avec ma plus belle écriture puis y avoir posé avec soin des guirlandes d’annotations, donnant au final à chaque feuille l’apparence d’un sapin de noël.

Si le livre en tant qu’objet me fait penser à mes inoubliables cahiers de mathématiques, c’est parce qu’une relation de métonymie opère : l’essai de Todd n’est pas une banale argumentation mais a la structure d’une théorie scientifique.

On trouve dans la première partie :

1) un axiome : l’héritage anthropologique et, en particulier, la prégnance de la structure familiale traditionnelle, égalitaire ou pas (partage de l’héritage en parts égales/droit d’aînesse).

« Des valeurs familiales profondes, des systèmes anthropologiques latents, continuent de guider les choix des sociétés » (p. 33)

De là, lorsque l’alphabétisation de masse permet la formalisation idéologique et la diffusion des idées, découlent, par exemple,

  • la logique de déchristianisation d’une partie du territoire
     » Ayant appris à lire et écrire, les populations rejettent l’hypothèse métaphysique d’un Dieu supérieur aux hommes et d’un prêtre supérieur à ses paroissiens. » (p.47)
  • et son corollaire : le glissement du catholicisme à la xénophobie en terres à tempérament inégalitaire. En effet, la dimension universelle du catholicisme contrôle/tempère l’ethnocentrisme et la fin de la religion libère l’instinct inégalitaire et les tentations nationalistes.
  • les concepts révolutionnaires de l’égalité civique.
    « Si les frères sont égaux, les hommes sont égaux, les peuples sont égaux. » (p. 44)

Dans la lignée de son axiome, Todd peut alors donner au système anthropologique « famille catho/non catho » la rigidité d’une loi d’airain.

2) des observations statistiques compilées dans des cartes géographiques. Par exemple :

fondegalitaire

 

(ici, le « score d’égalité » de 0 à 3 tient compte du niveau d’égalitarisme familial et du degré de l’empreinte catholique)

3) des hypothèses formulées et, dès que possible, la « validation » de ces hypothèses par l’Histoire.

L’auteur déroule ses raisonnements jusqu’à des conclusions fantasques si on zappe un maillon de la démonstration, « fantastiques » sinon.

Par exemple, dans un paragraphe intitulé Du dieu unique à la monnaie unique (p.50), Todd « démontre » que l’approbation par referendum en 92 du traité de Maastrich (qui conduira à la création de l’euro) s’explique en partie par la déchristianisation en France. Pour cela, il dégaine une carte des suffrages de 1992 sur le territoire et une autre relative à la pratique religieuse. Fait 1 : le OUI à Maastrich correspond aux zones catholiques. Fait 2 : selon lui, de façon plus significative pour la victoire du OUI, peu de régions fortement déconfessionnalisées ont opté pour un NON catégorique, comme si « le reflux de la religion conduit à son remplacement par une idéologie, en l’occurrence à la création d’une idole monétaire que l’on peut à ce stade de l’analyse appeler indifféremment euro ou veau d’or. »

Et l’historien n’est pas avare d’illustrations du mécanisme de substitution.

1) Avec la hausse du prix du blé comme adjuvant, la crise du catholicisme vers 1730 en France a débouché en 89 sur la Révolution, comme si la liberté et l’égalité promises au Royaume des cieux avaient « naturellement » laissées place à la liberté et l’égalité révolutionnaires immédiates. (p. 32) Les zones géographiques à structures familiales égalitaires (division de l’héritage en parts égales…) ont été d’excellents terreaux pour les Lumières.

2) Avec la dépression des années 30 comme adjuvant, la crise du protestantisme allemand entre 1880 et 1930 a conduit au nazisme, comme si l’inégalité devant le salut avec la prédestination luthériennne avait, en terre à structure familiale autoritaire et inégalitaire, sa version laïque : le juif est un sous-homme. (p.32)

3) Le communisme Français disparaît lorsque son ennemi historique, l’Eglise, s’évanouit. Sa faute : ne pas avoir su remplacer le curé par un autre adversaire aussi structurant. D’après Todd, selon le même schéma, la laïcité, désoeuvrée et déprimée d’abord par la fin du catholicisme, retrouve après 2005 (soulèvement des banlieux) un contre-poids salutaire : l’islam.

Certains reprochent à Todd de faire du « funambulisme théorique », de la « cabriole idéologique » au « risque de retomber loin de son trampoline ».

Grain de sable que semble déposer Macé-Scaron dans l’engrenage toddien : comment tout expliquer à partir de l’héritage anthropologique, fortement lié aux terroirs, alors que la mobilité des personnes est un phénomène indiscutable ?

Premier élément de réponse p. 61 : « La force de la croyance du groupe découle de la faiblesse de la croyance des individus ». L’argument sera largement développé p.141 dans le paragraphe La mémoire des lieux.

Si les systèmes anthropologiques se perpétuent aujourd’hui sans effort, en dépit des conditions de mobilité extrême des populations, c’est parce que des processus mimétiques diffus (et légers) assurent la victoire indéfiniment répétée de la culture du pays ou de la région d’accueil…le paradoxe fondamental est ici que ce sont des valeurs faibles qui produisent des systèmes forts.

Mais alors Todd se contredit en partie p.85 :

« Ni les individus, ni les groupes ne peuvent être libérés de leurs valeurs, en France ou ailleurs, par seulement 30 ans d’évolution. Un principe d’inertie fait qu’une société ou une classe ne saurait échapper si vite à sa trajectoire historique. »

Todd sur le fil du rasoir, Todd parfois rasoir. Ça fait en tout cas penser aux théorèmes de mes cahiers Clairefontaine et aux découpages d’epsilon en 3.

 

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