Charlie et la mé-TODD (Deuxième partie)

On illustre la démarche scientifique de Todd.

Constat 1 : 10% de l’espace urbain français a manifesté le 11 janvier mais la distribution de la mobilisation n’est pas uniforme sur le territoire français.

Problématique : comment expliquer cette variabilité de l’émotion sur le territoire ?

Constat 2 : Lyon et Marseille, villes comparables en taille, l’une de tradition catho et l’autre fortement déchristianisée, s’opposent sur les taux de manifestation du 11/01.

Hypothèse : Si le taux de manifestation est la variable à expliquer, ce qui reste socialement du catholicisme, appelé par Todd « catholicisme zombie », est une variable explicative potentielle.

Expérimentation : Todd plaque une carte de l’empreinte catholique (variable explicative) sur une carte de l’intensité des manifestations (variable à expliquer). La superposition des deux cartes (à quelques villes près) est convaincante, la corrélation entre mentalité catholique et mobilisation pro-Charlie est forte.

Conclusion : Une caractéristique de Charlie est mise en évidence : Charlie est un « catholique zombie ».

Raffinement de l’analyse : le « catholicisme zombie » n’explique pas toute la dispersion de l’intensité des manifs. Reste une variabilité, résiduelle, à expliquer. Par exemple,

a) Starsbourg de tradition catholique a peu manifesté. Explication proposée : le blasphème n’est pas un droit en Alsace-Moselle puisque ces territoires, rattachés à l’Allemagne entre 1870 et 1918, n’appliquent pas la séparation des Eglises et de l’Etat de 1905.

b) Certaines villes de l’Ouest (« catholiques zombies ») comme Laval sont peu descendues dans la rue. Variable explicative qui atténuerait l’empreinte catho : le taux élevé des ouvriers qui ont du mal à s’identifier à Charlie.

Todd ajuste les taux de manifestation du 11/01 à l’aide de 3 variables explicatives : catholicisme zombie, taux d’ouvriers, taux de cadres sup. La corrélation est encore meilleure.

Modèle précisé : Charlie est un catho dans l’âme qui exerce une profession intellectuelle supérieure ou qui, français moyen, est plus proche de la classe dominante que de l’ouvrier.

Todd tire constamment sur le fil de la pelote et déroule. Comment expliquer que la France de l’ouest, fortement imprégnée de culture catholique, descende dans la rue pour défendre les valeurs de la République alors que cette France descendante des Chouans et des vendéens s’est battue pour la monarchie après 1789, alors que cette France de l’Ouest a fourni  » à l’antidreyfusisme ses plus gros bataillons et au régime de Vichy ses meilleurs soutiens  » ?

Est-ce dire qu’il y a un hiatus entre la République laïque traditionnelle à la devise Liberté-Egalité-Fraternité  et la République actuelle ?

Voilà le lecteur embarqué avec Todd pour une réflexion sur le « néo-républicanisme ».

J. Macé-Scaron ironise sur le livre de Todd : « le 11 janvier, nous étions venus spontanément dénoncer des assassinats et rendre hommage aux victimes, sans nous rendre compte, têtes en l’air que nous étions, que nous faisions du pétainisme. »

Son attaque est grossière et ne tient pas compte de la subtilité du raisonnement de Todd.

1- Todd rappelle son postulat de « l’inertie anthropologique et de la continuité des forces historiques ».
2- Il constate une certaine impassibilité de Charlie face à l’antisémitisme. La preuve ? bien que « assassiner des enfants ou des hommes [Merah en mars 2012 à Toulouse, Nemmouche en mai 2014 à Bruxelles, Coulibaly en janvier 2015], simplement parce qu’ils sont juifs, soit plus ignoble encore que de massacrer une rédaction engagée dans un combat »,  la place réservée aux juifs tués dans l’hyper-cacher lors des commémorations est étrangement « être-âne-ment » étroite.
3- Il conclut : « nous devons accepter de voir, au coeur de Charlie, la descendance de forces anthropologiques qui ne furent pas franchement aimables aux juifs. » (p. 107)

 

 

 

 

 

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