« Impossible de violer cette femme pleine de vices »

KK

Virginie Despentes, King Kong théorie, p49 : « Dans Les Métamorphoses d’Ovide, on dirait que les dieux passent leur temps à vouloir attraper des femmes qui ne sont pas d’accord, à obtenir ce qu’ils veulent par la force. Facile, pour eux qui sont des dieux. Et quand elles tombent enceintes, c’est encore sur elles que les femmes des dieux se vengent. La condition féminine, son alphabet. Toujours coupables de ce qu’on nous fait. Créatures tenues pour responsables du désir qu’elles suscitent. »

Je suis tombé par hasard sur un extrait des Métamorphoses d’Ovide qui donne raison à Despentes et qui illustre joliment son petit chapitre titré « Impossible de violer cette femme pleine de vices ». Dans l’extrait, Persée explique à des convives d’où vient la monstruosité de la tête de Méduse.

Meduse

« Apprenez tous que Méduse brillait jadis de tout l’éclat d’une exceptionnelle beauté et qu’elle fut l’objet des voeux empressés de mille amants ! On dit que le dieu des mers fut épris de ses charmes, l’entraîna dans un temple de Minerve où il abusa d’elle. Horrifiée d’un tel acte sacrilège, la déesse rougit, détourna ses yeux modestes, et les cacha sous son égide. Pour venger ses autels souillés, elle changea les cheveux de Méduse en serpents. Maintenant même, la fille de Jupiter, pour imprimer la crainte, porte sur la terrible égide qui couvre son sein la tête de la Gorgone et ses serpents affreux. »

J’ai cherché ce passage sur internet et suis … médusé par le « gommage » du viol dans certaines traductions. On trouve par exemple : « Il (Neptune) osa profaner avec elle le temple de la chaste déesse. » On écoute V. Despentes au sujet de l’évitement du mot « viol » :

  1. « les rares fois où j’ai cherché à raconter ce truc, j’ai contourné le mot « viol » : « agressée », « embroullée », « se faire serrer », « une galère », whatever… »
  2. « les hommes continuent de faire ce que les femmes ont appris à faire pendant des siècles : appeler ça autrement, broder, s’arranger, surtout ne pas utiliser le mot pour décrire ce qu’ils ont fait. Ils ont « un peu forcé » une fille, ils ont « un peu déconné », elle était « trop bourrée » ou bien c’était une nymphomane qui faisait semblant de ne pas vouloir : mais si ça a pu se faire, c’est qu’au fond la fille était consentante »

Despentes pense que « le viol fabrique les meilleures putes » : « une fois ouverte par effraction, elles gardent parfois à fleur de peau une flétrissure que les hommes aiment, quelque chose de désespéré et de séduisant. Le viol est souvent initiatique, il taille dans le vif pour faire la femme offerte, qui ne se referme plus tout à fait. Je suis sûr qu’il y a comme une odeur, quelque chose que les mâles repèrent, et qui les excite davantage. »

Sur les pas du père de la psychanalyse, on peut faire – mais c’est affreud ! – de Méduse violée une sorte de vampire sexuel : n’a-t-elle pas une tête hérissée de phallus grouillants et son pouvoir de pétrification est-il étranger à l’érection chez l’homme ? On retrouve donc chez Ovide l’équation « violée=prostituée ».

Double punition pour Méduse : violée puis coupable ! Comme dit Tartuffe à Elmire :

« Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange,
Et si vous condamnez l’aveu que je vous fais,
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. »
On imagine à ce moment Tartuffe, affublé du bouclier poli comme un miroir dont Persée s’est servi pour éviter le regard de Méduse avant de la décapiter, le tourner vers Elmire pour que celle-ci prenne conscience de l’image qu’elle renvoie.

V. Despentes explique la stratégie de la myopie chez la femme agressée par la crainte de ce deuxième traumatisme, celui d’être reconnue responsable de sa propre agression :

  1. « la culpabilité est comme soumise à une attraction morale non énoncée, qui voudrait qu’elle penche toujours du côté de celle qui s’est fait mettre, plutôt que de celui qui a cogné. »
  2. « comment peux-tu en être sortie vivante, sans être une salope patentée ? Une femme qui tiendrait à sa dignité aurait préféré se faire tuer. Ma survie, en elle-même, est une preuve qui parle contre moi. Le fait d’être plus terrorisée à l’idée d’être tuée que traumatisée par les coups de reins des trois connards, apparaissait comme une chose monstrueuse… »

A ce sujet, c’est hallucinant de retrouver la double peine dans cette petite histoire (pour enfant ?) racontée par des témoins de Jéhovah. S’il est arrivé malheur à Dinah (violée par Sichem), c’est parce que l’imprudente, qui sympathise avec des filles peu fréquentables de Canaan, n’est pas restée cloîtrée chez papa Jacob en attendant un bon mari. Lorsque ses deux frères Siméon et Lévi lavent son honneur en passant au fil de l’épée les hommes de la ville de Sachem, Jacob ne manque pas de reprocher à ses fils leur mauvaise action. Fermez la ban !

 

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