Quelque chose en nous de … Falcone

Sous la dictature de la maternité, on stigmatise les individus sans enfants, leurs vies sans nuits fractionnées par des tétées sont marquées du sceau de l’égoïsme le plus infamant, leurs « chambres sans berceau » sont aussi incongrues qu’un salon sans télévision.

- Regarde celle-là, tu te rends compte, elle prive son mari de la joie paternelle parce qu’elle refuse de voir son ventre se déformer. C’est scandaleux ! Bon, d’accord, elle a souffert d’anorexie pendant son adolescence, mais « Non mais allô quoi, t’es une fille, t’as pas envie d’enfanter ? » Alors, ils ont adopté mais c’est pas pareil !

Quand une femme tient ce genre de discours, on crie : « Simone, reviens, elles sont devenues folles ! »

Chez les honnêtes gens, c-à-d ceux qui ont au moins un mouflet, on idolâtre la progéniture. Et on minaude : « c’est tellement beau l’amour parental ! »

Mais aime-t-on l’enfant seulement pour lui-même, ou a-t-on quelque chose en nous de Falcone ?

Mateo Falcone, le héros de la nouvelle éponyme écrite par Mérimée, et sa femme Giuseppa élèvent à la lisière d’un maquis corse leur cadet Fortunato, seul garçon de la fratrie, et ils placent tout « l’espoir de la famille » en leur fils. Et, lorsque le garçon de 10 ans cache le « bandit » Gianetto poursuivi par les gendarmes (contre une pièce d’argent) puis le trahit  appâté par une plus belle récompense (la belle montre de l’adjudant Gamba), Mateo est envahi d’une colère froide. Ne pas respecter la loi de l’hospitalité et, pire, ne pas tenir sa parole sont un crime de lèse-majesté chez les Falcone. Crime de haute trahison qui salit le nom, souille l’honneur de la famille. Mateo sévit – étymologie de circonstance, saevus=cruel- en tuant son fils d’une balle. Clairement, Mateo préfère à son fils l’ambition qu’il nourrit pour lui, et le fils ne peut survivre à sa faute rédhibitoire qui marque la fin de toute projection paternelle.

On reporte tous son ambition sur sa progéniture, on espère que l’énergie investie sur le mioche se convertira en réussite. On est habité par une obsession, le sentiment de « postéromanie » : perpétuer avec succès son nom. Mission : survie de l’espèce. D’ailleurs, chez Mérimée, Mateo sauvage comme un « lynx », en sacrifiant son fils comparé à un « chat » (animal domestiqué), éteint sa lignée à cause d’une évolution qu’il juge dégénérescente.

On vise la réussite du descendant parce qu’elle rejaillira en amont. Là-dedans, de l’orgueil… et un égoïsme plus sournois et donc plus vil que celui des individus sans enfants.

Quid si l’enfant ne correspond pas au modèle rêvé, si , à trop espérer de lui, on est déçu ?

On fera le deuil des ambitions projetées ! Faire le deuil ? cela signifie qu’on aura, de façon symbolique évidemment, tué le fils. On est en germe, en imagination, en puissance un Mateo Falcone. Après Oedipe ou le meurtre du père, Falcone ou le meurtre du fils. Falcone en figure universelle : ne pas avoir d’enfant = avortement radical (pré-conception), en avoir = déception fatale due à l’avorton.

Un mot sur la « genèse » de ce billet :

  1. Erik Orsenna fait la promo de son livre « la vie, la mort, la vie » à la radio (biographie de Pasteur qui a occupé le fauteuil 17 de l’académie française comme Orsenna). Il raconte que le père de Pasteur, ancien soldat de Napoléon qui a élevé son enfant dans l’idée d’une certaine grandeur de la France, fait litière du baccalauréat que prépare Louis à Paris lorsque son fils déprime loin de la famille, et le fait revenir à la maison sans une seconde d’hésitation. Tant pis pour les ambitions de papa qui veut avant tout le bien-être de son fils.
  2. Anecdote qui entre en collision avec le destin tragique de Fortunato dans la nouvelle Mateo Falcone de Mérimée.
  3. Vient la question : où se placer entre Mateo et le père Pasteur ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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