Pourquoi s’éclater ?

Je salue l’école de la République, l’école de la chance, même si je suis un pur produit de l’immobilisme social, même si ma position est davantage le fruit de mon héritage social qu’une chance offerte par l’école.

Avec une vraie dose de fausse modestie et de pédantisme, je plagie Beaumarchais : « je me suis donné la peine de naître, rien de plus ! »

Le héros, c’est papa-charlot , plus déshérité qu’héritier : il a fait une ascension sociale fulgurante.

Merci qui ? La mère-Patrie !

Je n’ai pas connu comme lui la misère et la faim collée aux savates ; je n’ai pas connu la dénutrition avant de réussir, avant de pouvoir apprécier les épaisses côtes de boeuf. Mais j’ai schématisé son histoire et j’en ai fait une légende. Je l’ai mythifiée avec un vernis de romantisme, puis je l’ai absorbée. Et, en définitive, ma gratitude à l’endroit de la France dépasse sans doute la sienne.

(***)

Comment peut-il se plaindre à l’occas de payer trop d’impôt et comment peut-il m’inciter à courir après le moindre échelon de carrière ? Forfaiture ? Trahison ? Je reprends à mon compte son parcours en terre bleu-blanc-rouge, un parcours que Charlot galvaude par des préoccupations bassement matérielles. Le sentiment d’être arrivé et d’être à jamais redevable envers l’état bienfaiteur  a aboli mon esprit critique. Plus reconnaissant (mais moins lucide, de fait) que le principal intéressé !

Vive la France, vive la République !

Et s’il y avait, à la source de la détestation de la France par les Omar Ismaël Mostefaï, le même processus psychique qui explique… mon amour inconditionnel de la patrie et ma fidélité sans limite ? Et si ces assassins avaient eux aussi déformé l’histoire de leurs parents à tel point que leur imaginaire est, plus que de mémoire, fait de légendes ?

Ils ont la nostalgie d’un Bled qu’ils n’ont pas connu ; ils se sentent meurtris, humiliés par une France impérialiste pour une décolonisation que seuls leurs aïeux ont vécue. Comme on peut me reprocher de ne pas être assez critique vis-à-vis du fonctionnement de la République (que j’ai trop idéalisée), on a envie de leur dire que « leurs revendications [ruminées] de droits piétinés par un siècle et demi de colonisation » sont surannées et de moins en moins légitimes.

Toujours dans le registre « plus que mon ancêtre », les Mostefaï se sentent plus musulmans que leurs parents. Dans quel contexte l’islam rigoriste s’est-il imposé à ces jeunes qui n’ont aucun intérêt pour la théologie, qui seraient incapables de placer la Syrie sur une carte du monde, qui « consentent à leur disparition alors que longtemps, ils ont été du côté frivole, égoïste et transgressif » ?

Selon Tavoillot, l’homme est tiraillé entre deux tentations :

  1. celle du narcissisme, qui exige qu’on gonfle le torse, qui requiert une certaine tension de l’être, une posture d’assurance et de confiance en soi. Inflation/tuméfaction/enflement/boursouflure de l’ego, en grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf. Et BOUM !
  2. celle du vide, de l’effacement et du repos, de la soumission. Rétraction de l’être en vue d’une dissolution de l’ego.

Le petit voyou égocentrique, narcissique, qui fait le coq, qui joue les caïds et qui cache ses failles à tout prix, n’échappe pas à la fatigue d’être soi-même. Il peut aspirer à prendre congé de lui-même. L’islamisme guerrier répond à ces deux aspirations diamétralement opposées par

  1. la soumission à la parole divine (sens du mot islam)
  2. l’effort (sens du mot djihad) qui débouche sur la lumière

« Disparaître de soi » avant de « paraître » en héros.

Première étape : choix de ne plus choisir, on s’abandonne à Allah, on se laisse mener tranquilou par la loi de Dieu, on ne décide plus de rien, c’est confortable parce que suivre n’implique pas son être profond/sa personne. Pas de liberté et donc pas de frustration.

Cette reconversion par le choix de l’islam salafiste est doublement trompeuse. D’abord, elle est contre toute attente le contraire de l’engagement (islam = soumission !). Enfin, cet islam, éloigné de celui des parents, perçu comme un moyen de se reconstruire, participe au fantasme de l’homme auto-construit, du self-made-man, intiment lié au narcissisme.

Deuxième étape : Lorsqu’on passe à l’acte criminel, on est sous les feux des projecteurs pour la plus grande satisfaction de son ego, on fascine, on jouit d’un charisme surnaturel, on est enveloppé dans l’aura des martyrs.

Avec cette clé de lecture, on peut revisiter le sens de l’activation d’une ceinture d’explosifs. Le djihadiste (prêt à se faire exploser) oublie la proximité de l’autre, il a ramené le monde à lui par égocentrisme, il n’est concentré que sur lui-même. Il a circonscrit le monde à sa petite personne et, lorsqu’il s’éclate en mode big-bang (expansion de l’islam ?), il lâche prise, il se dissout, se désagrège, s’efface. D’abord l’infini du démiurge en lui, puis l’indéfini par la néantisation de soi.

Références :

http://pagepersodephtavoillot.blogspot.fr/2015/11/la-philosophie-politique-de-lei-2-lart.html

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/24/le-djihadisme-une-revolte-generationnelle-et-nihiliste_4815992_3232.html

(***) François Arago, Histoire de ma jeunesse (1854). Petit dialogue entre l’examinateur Legendre et l’élève Arago à l’Ecole Polytechnique lors du passage en deuxième année

«Comment vous appelez-vous ? me dit-il brusquement. – Arago, répondis-je. – Vous n’êtes donc pas Français ? – Si je n’étais pas Français, je ne serais pas devant vous, car je n’ai pas appris qu’on ait été jamais reçu à l’Ecole sans avoir fait preuve de nationalité. – Je maintiens, moi, qu’on n’est pas Français quand on s’appelle Arago. – Je soutiens, de mon côté, que je suis Français, et très bon Français, quelque étrange que mon nom puisse vous paraître. – C’est bien ; ne discutons pas sur ce point davantage, et passez au tableau.»

Je m’étais à peine armé de la craie, que M. Legendre, revenant au premier objet de ses préoccupations, me dit : «Vous êtes né dans les départements récemment réunis à la France ? – Non, Monsieur ; je suis né dans le département des Pyrénées-Orientales, au pied des Pyrénées. – Eh, que ne me disiez-vous cela tout de suite ; tout s’explique maintenant. Vous êtes d’origine espagnole, n’est-ce pas ? – C’est présumable ; mais, dans mon humble famille, on ne conserve pas de pièces authentiques qui aient pu me permettre de remonter à l’état civil de mes ancêtres : chacun y est fils de ses oeuvres. Je vous déclare de nouveau que je suis Français, et cela doit vous suffire.»

Une réponse à “Pourquoi s’éclater ?”

  1. Dominique dit :

    Je ne suis pas parvenu, comme Romain Gary, « à me dépêtrer de ma francophilie ». Il y a encore chez moi confusion entre la France rêvée et la réalité qui ne serait pas à la hauteur.
    Romain Gary, La promesse de l’aube :
    « Je mis longtemps à me débarrasser de ces images d’Épinal et à choisir entre les cent vissages de la France celui qui me paraissait le plus digne d’être aimé; ce refus de discriminer, cette absence, chez moi, de haine, de colère, de rancune, de souvenir, ont pendant longtemps été ce qu’il y avait en moi de plus typiquement non français; ce fut seulement aux environs des années 1935, et surtout, au moment de Munich, que je me sentis gagné peu à peu par la fureur, l’exaspération, le dégoût, la foi, le cynisme, la confiance et l’envie de tout casser, et que je laissai enfin, une fois pour toutes, derrière moi, le conte de nourrice, pour aborder une fraternelle et difficile réalité. »

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