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Archive pour février 2016

Merci patrons !

Vendredi 26 février 2016

J’ai eu au cours de mon adolescence deux « protecteurs », deux cousins plus âgés qui m’ont pris sous leurs ailes avant que je ne vole des miennes.

Le premier m’a offert sur un plateau « la toute première fois » ; parleur intarissable, il réussit à convaincre une nénette plus âgée que dépuceler un garçon dont il a vanté les mille qualités serait une affaire.

J’ai pensé à ce cousin en lisant ce passage (p137-138) du lièvre de Patagonie de C. Lanzmann :  Mais comme les lionnes entraînent leurs lionceaux à la chasse, Monny [le beau-père de Claude] nous instruisait lui aussi, mon frère et moi, des manèges de la séduction, de mille ruses et stratagèmes, tous fondés sur l’effet de surprise créé par son maniement éblouissant du langage [...] Une grande belle femme, trentenaire au visage sévère, accompagnée de sa suivante, allait nous croiser et soudain la sombre voix sépulcrale de Monny l’arrêta net, l’interloquant dans sa marche, irrésistiblement : « Ô madame, ne marchez pas sur mon ombre, elle a mal ! » Alors, sans lui laisser le temps de passer son chemin et de reprendre contenance, Monny lui prit la main, la baisa avec cérémonie et, me désignant : « je vous présente Claude, mon beau-fils, un garçon génial, interne au lycée Louis-le-Grand, qui revient de la guerre »[...] Monny seul parlait, je me taisais, il me glorifiait pour faire de moi un objet de convoitise.[...]Monny proposa alors d’aller prendre un verre[...] Elise, tourneboulée,[...] ne put résister aux couronnes de louanges qui m’étaient tressées. Elle devint ma maîtresse le samedi suivant[...]

Mon petit doigt me dit que vous en voulez encore un chouia de Lanzmann, avant que je ne revienne à mes patrons.

Puisque je faisais de la philosophie, ma belle patronne tenait à ce que je lui en enseignasse. Il était impératif[...] de commencer par des conversations élevées, avec objections et, de ma part, réponses qui devaient emporter l’adhésion.[...]jusqu’au moment où elle se penchait, inclinant sa blonde tête et son assez forte mâchoire vers mon sexe bandé qu’elle mordillait longtemps, longuement, sur toute sa longueur, à travers mon pantalon, dans un va-et-vient torturant, sans que -c’était l’apogée du rituel – je cessasse de philosopher. Je n’étais autorisé à me taire que lorsqu’elle entreprenait brusquement de me violer, me défaisant pour me libérer sans elle-même se déshabiller, la jupe en corolle masquant le délit. Et tandis qu’elle me chevauchait, elle répétait avec une ardeur croissante : « vous êtes beau, Claude, vous êtes beau, oh, Claude, vous êtes beau. »

Je n’ai pas eu droit à ce refrain, j’en conclus que je ne suis pas doué de tant de beauté.

La deuxième figure tutélaire est mon couz Jo qui faisait partie de l’élite du cyclisme réunionnais. Rigoureux et exigeant avec lui-même, Jo ne s’autorisait le dimanche soir une grosse coupe du meilleur glacier de Saint-Denis que s’il avait fait un podium. Contre-performance rimait avec diet. J’ai imité cette pratique (sur laquelle plane sans aucun doute l’influence de cette p… d’éducation judéo-chrétienne) dans ma gestion des branlettes. Je me livrais avec délice à l’onanisme le samedi soir si, et seulement si, à l’issue de mon match de foot, l’évaluation grossière de mes stats (nombre de ballons récupérés, de passes réussies…) en était digne.

On note que, pour Jo et moi, le narcissisme est omniprésent.

  1. Si assouvissement du désir (plaisir de la bouche/masturbation) il y a, c’est parce qu’on se voit bon/beau ; d’ailleurs, cela fait penser à celui qui se paluche en se regardant devant un miroir.
  2. Si privation il y a (« nous nous aimons nous-mêmes en tant qu’êtres neutralisant leurs propres désirs »), l’autopunition (à rapprocher de la mortification) est vécue comme une autorécompense.

Gueule d’enterrement

Jeudi 18 février 2016

Céline a accompagné son mari René à sa dernière demeure.

dion

Douter de l’authenticité de sa peine serait saugrenu.

En revanche, mon mauvais esprit est titillé par la représentation d’une douleur qui cesserait peut-être de paraître paroxystique si on gommait les apprêts ; l’image d’Épinal vendue n’en serait peut-être pas une sans ce chignon réalisé avec soin, ces bandeau et voile noirs minutieusement posés sur la tête, ce maquillage savamment dosé qui ne dissimule pas les poches sous les yeux mais les magnifie, cette robe somptueusement taillée…

Céline incarne la veuve dans toute sa splendeur, elle est dans cette basilique de Montréal une belle veuve comme elle a été 22 ans plus tôt une belle mariée. S’est-elle penchée, le lendemain des obsèques, sur les photos des magazines people ? A-t-elle eu un regard attentif et critique sur sa démarche, son port de tête, sa moue… ?

Or l’absolu dans la douleur (suggéré par les clichés) annihilerait tout effort de présentation, toute velléité de représentation et empêcherait le dégagement d’un temps non négligeable à la mise en scène du deuil. Céline cède à une injonction de la société pour qui la peine de la veuve n’est pas un droit mais un devoir. Céline tend à la meute sociale ce qu’elle attend, ce qu’elle veut entendre : gueule d’enterrement exigée !

Il y a une forme de pression sociale, nul n’y échappe, on est contraint de jouer plus ou moins cette comédie, de composer avec la société, sous peine d’être incompris et jugé. J’ai vu un fils, sincèrement affecté par la mort de son père, être toutefois agacé par une peccadille le jour de l’enterrement : en direction du cimetière, sa femme n’avait pas eu le réflexe de lui prendre le bras et d’afficher un soutien (au sens propre) qu’il s’était appliqué à rendre indispensable. Comme toutes les cérémonies, l’enterrement est codifié !

Aux antipodes de cette réalité peu ragoûtante pour celui qui a soif d’absolu, l’Étranger de Camus est…rafraîchissant. Dans sa préface à l’édition américaine, Camus écrit : « mentir, ce n’est pas seulement dire ce qui n’est pas. C’est aussi, c’est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le coeur humain, dire plus qu’on ne sent. »

l-etranger

Le livre s’ouvre sur : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas ».

A bas les considérations sociales, les conventions absurdes, Meursault refuse de voir une dernière fois sa mère dans le cercueil et n’a pas honte de ce qui pourrait passer pour de l’insensibilité.

Il ne se sent pas coupable

  • d’avoir placé sa mère à l’asile
  • de ne pas connaître l’âge exact de sa mère
  • d’avoir des pensées légères (« J’ai pensé aux collègues du bureau. À cette heure, ils se levaient pour aller au travail : pour moi c’était toujours l’heure la plus difficile.. »), ou des envies que le monde jugerait incongrues en pareilles circonstances, comme ce plaisir que « j’aurais pris à me promener s’il n’y avait pas maman », ou  cette « joie quand l’autobus est entré dans le nid de lumières d’Alger et que j’ai pensé que j’allais me coucher et dormir pendant douze heures.« 
  • d’avoir vu un Fernandel et d’avoir forniqué  le jour suivant l’enterrement

Meursault ne joue pas à entrer dans les cases, sa sincérité est désarmante et il met avocat et procureur mal à l’aise. A la question « avez-vous eu de la peine pour votre mère »,

  • au premier, « je lui ai expliqué que j’avais une nature telle que mes besoins physiques dérangeaient souvent mes sentiments. Le jour où j’avais enterré maman, j’étais très fatigué et j’avais sommeil. De sorte que je ne me suis pas rendu compte de ce qui se passait. Ce que je pouvais dire à coup sur, c’est que j’aurais préféré que maman ne mourût pas. Mais mon avocat n’avait pas l’air content. Il m’a dit : « Ceci n’est pas assez. » »
  • Au procureur, il répond : «  Oui, comme tout le monde.« 

Meursault est celui qui saute à pieds joints dans la mort puisque, refusant de tricher à son procès, il ne rentrera pas dans le rang en disant ce que la société attend et, son comportement cavalier aux obsèques de sa mère valant circonstance aggravante, il sera condamné à l’échafaud.

Mais Meursault est aussi celui qui meurt, heureux comme l’imbécile.

« [...] j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. » 

 

 

 

 

 

 

En eaux troubles

Jeudi 11 février 2016

Il ne faut pas dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau.

C’est, paraît-il, la morale (qu’on dirait puisée dans l’oeuvre de La Fontaine) d’une fable italienne du XVème siècle racontant la mort par noyade d’un ivrogne qui avait juré qu’il ne boirait jamais d’eau.

Pour Tournier, si (à l’instar de ce qui précède) l’enseignement d’une fable est toujours explicite, claire comme de l’eau de roche, les deux autres récits courts que sont nouvelle et conte sont moins transparents.

Selon lui, la nouvelle est un fait divers comme on peut en trouver dans les journaux, est donc « brute », d’une opacité totale ; le mec a flingué l’amant de sa femme : il n’y a rien à en tirer !

Tournier a une préférence marquée pour les contes parce que chaque lecteur peut mettre dans un conte son propre conte-nu. En effet, le conte étant …conté, il est parole et, comme dit Montaigne, « la parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écoute. »

On met un bémol à l’affirmation sur l’opacité des nouvelles, en abordant un court extrait du Horla de Maupassant et en le commentant brièvement.

5 juillet. – Ai-je perdu la raison ? [...] Comme  je le fais maintenant chaque soir, j’avais fermé ma porte à clef ; puis, ayant soif, je bus un demi-verre d’eau, et je remarquai par hasard que ma carafe était pleine jusqu’au bouchon de cristal. Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils  épouvantables, dont je fus tiré au bout de deux heures environ par une secousse plus affreuse encore. [... ] Ayant enfin reconquis ma raison, j’eus soif de nouveau ; j’allumai une bougie et j’allai vers la table où était posée ma carafe. Je la soulevai en la penchant sur mon verre ; rien ne coula. – Elle était vide ! Elle était vide complètement ! D’abord, je n’y compris rien ; [...] puis je me rassis, éperdu d’étonnement et de peur, devant le cristal transparent ! [...] Mes mains tremblaient ! On avait donc bu cette eau ? Qui ? Moi ? [...]

La transparence de la carafe renvoie à celle du Horla, à la fois hors et là, être sans chair, sans ombre, présence invisible qui vampirise pourtant le narrateur en buvant…son eau son sang sa vie.

Ce passage me fait penser à deux anecdotes.

1 ) Une collègue de Sof va avoir 30 ans ; la bande de potes récupère avec son chéri complice un jeu de clés de sa maison, afin de décorer (le jour J) le salon pour une soirée surprise. La nana étant connue pour être maniaque, l’équipe envisage de tester sa rigidité, en déplaçant une chaise un jour, en décalant un cadre au mur le lendemain…

Dans la surenchère des menues modifications à apporter à son intérieur, un sauvage propose de troubler l’eau de ses chiottes en y pissant, voire en y caguant.

[Petite curiosité du vocabulaire au passage, qui rejoint le thème de la transparence : déféquer signifie « faire popo » lorsqu’il est in-transit-if, « rendre claire une liqueur » lorsqu’il est accompagné d’un COD.]

2) En parlant de Hors-là, je me suis chié dessus mercredi matin en allant au taf, avant de pisser de rire. Mon portable vibre deux fois dans le jeans. Je profite des embouteillages pour l’extirper de ma poche et je lis : « Oh he tu vas o boulot », puis « c’est tôt ! »
Ces deux messages me semblent dans les premières secondes surnaturels, mon corps réagit en frissonnant de panique et je regarde nerveusement autour de moi, dans les voitures qui m’entourent, pour repérer l’émetteur « oeil de Moscou ». En vain.

Ce n’est plus du Guy de Maupassant, c’est du Guigui en passant.

[Autre curiosité : l’oeil de Moscou a été pour le parti communiste en URSS l’appareillage qui surveille les individus et rend leurs existences… transparentes. La politique de Gorby, plus encline à accorder des libertés au peuple et donc en opposition avec l’oeil de Moscou, s’appelle Glasnost,  qui signifie en russe…transparence]

Maître et serviteur

Dimanche 7 février 2016

Lorsque Bayrou dézingue la réforme de l’orthographe, il monte au filet ; En même temps, pour un agrégé de lettres, l’orthographe, c’est un peu ses oignons.

oignon

Il mettra un point d’honneur à écrire coûte que coûte « maître » avec un chapeau sur le i, parce que -dit-il – « l’accent circonflexe est la trace d’un « s » d’autrefois, effacé dans la prononciation, mais présent dans l’histoire du mot : le maître fut un master après avoir été un magister. »

Puisqu’il est question d’histoire de mots et de retouches, pourquoi ne pas revisiter à l’occas certaines étymologies ?

L’agencement des événements – et non évènements car Bayrou tient à l’accent aigu sur le deuxième « e » malgré le rapport de 1990 p 15 – dans le temps, c’est l’Histoire alors que, sans sa majuscule, l’histoire n’est qu’anecdote. En anglais, deux mots : history et story.

Je propose : Hi-story = Hi(gh)-story.

Deux mots dans la langue de Shakespeare contre 1 seul en français. Autre confrontation à deux contre 1 (qui finira par faire douter de la prétendue richesse du français) : weather et time en anglais tandis qu’il n’y a qu’un seul mot chez nous pour désigner la météo et l’horloge, le temps.

Dans le vent Paraclet (p272-275), M. Tournier explique en quoi la plus célèbre « story » de Jules Verne restaure l’identité de time et de weather : Phileas Fogg, horloge ambulante, fait le pari d’un tour du monde en 80 jours et, puisque sa connaissance de l’étranger n’est que livresque, il se lance dans l’inconnu, dans le brouillard ; le « maître » doit sa réussite à son domestique Passepartout, parangon de la dé-brouillard-ise.vent

Je termine ce billet embrouillé par une anecdote, un télescopage de la petite histoire avec la grande, où il est encore question d’une relation maître/serviteur.

Tom participe au ramassage de balles à l’open sud de Montpellier.

- et toi, Clem ? t’aimerais pas être sur le court tout près des champions ?

- pour faire leur toutou, pas question. Ils envoient la balle, toi tu cours, et tu la ramènes…et puis t’apportes leur serviette pleine de sueur et de morve…

Pour Clem, le ramassage est servile, la docilité du ramasseur si vile et sa mission soumission. Clem ne semble même pas disposé à être un court-isan des rois de la balle.

Arrêt sur image

Tom_quart_finale(ramassage de Tom pour l’Allemand Berrer en quart de finale)

qui rappelle une image d’un autre temps

serfs(moissonnage d’un serf pour son seigneur au Moyen-âge)

Le ciel du hasard se charge d’un nuage double d’ironie quand, en parallèle à une semaine tennistique au service des champions, Tom étudie en anglais un texte sur la…désobéissance civile, arme de prédilection de Martin Luther King, Gandhi, Mandela…

Et on apprend – deuxième effet kisscool – que l’inventeur du terme « civil disobedience » est un philosophe américain du 19ème siècle, un certain…

T HOAREAU.

 

 

La chatte et la mandarine

Mardi 2 février 2016

J’ai lu des nécrologies de Michel Tournier publiées sur internet, des interviews ressortis après sa disparition et j’ai écouté deux de ses conférences dans les amphis de France 5. L’homme est passionnant, j’ai depuis peu entre les mains le miroir des idées et le vent Paraclet.

En pompant ce qu’il écrit dans le vent paraclet (p 152) à propos de la philosophie : certaines fulgurances de Tournier me permettent d’éventrer des citrouilles du quotidien pleines de choses subtiles, au lieu de me contenter de palper leur surface lisse ou pustuleuse.

Illustrations :

A] Un Michel peut en cacher un autre.

J’écoute en ce moment un vieil album de M. Berger et en particulier son mélancolique seras-tu là ?, qu’il aurait adressé à Véronique Sanson après sa fugue avec le chanteur américain Stills. Cela me fait penser à « l’entrée » Pierrot et Arlequin, p 60, dans le joli petit livre le miroir des idées.

M. Berger en Pierrot, en blanc, naïf, timide, lunaire, et sédentaire. Stills en Arlequin, tout en couleurs, tac-tac-badaboum, solaire et nomade. V. Sanson inconstante comme Colombine se laisse séduire par le plus brillant avant de regretter son choix : les couleurs sont chimiques, toxiques, superficielles et s’écaillent alors que Pierrot, en blanc et noir, représente la substance et la profondeur.

B] Autres illustrations sorties d’une soirée chez les Juju

1) Guillaume « dépoile » une mandarine pour Marie : il enlève avec une précision d’orfèvre les filaments blancs qui strient les quartiers ou qui se sont aventurés dans les interstices. Il est concentré puisqu’il essaie de décoller le brin sans le casser en remontant jusqu’à la source. Cela fait penser à la joie que procure le décrochage à la racine, dans les profondeurs des sinus, d’une crotte de nez séchée – celle-là même qui arrache une larme lors de l’extraction.

Guillaume est alors en mode création, la boule ressemble entre ses mains à de la pâte à modeler. Il façonne le fruit. Lorsque la mandarine est enfin polie, il la donne à Marie pour … consommation.

Michel Tournier a réfléchi sur ces deux temps, celui de la création avec, comme sentiment dominant, la joie puis celui de la consommation/destruction coloré cette fois-ci par le plaisir. On pense à l’enfant qui construit une tour de Kapla avec excitation et joie avant de la faire exploser dans un rugissement de plaisir.

N’y-a-t-il pas dans la relation amoureuse cette même dualité joie/plaisir ? Et de un, la phase-séduction avec les premiers mots tendres et les premiers regards complices, la construction en définitive d’une boule d’amour dans la joie, et de deux la consommation, le coït répété qui vient inexorablement raboter la passion jusqu’à devenir répétitif et rasoir ?

Une anecdote conforte cette position. Lorsque Lionel constate que les échanges entre mecs deviennent – qui l’eût cru ? – de plus en plus crus, Arnaud dit tout haut une chose que je ne démens pas : « normal, on est en manque !  »

2) On saute de la mandarine dont la surface est filandreuse à la pelote de laine, puis de la pelote de laine à la chatte Nala.

chat

Lorsque Sof lui frotte le menton, elle plisse les yeux et semble être parcourue par un frisson de bien-être. Quand Stef concentre ses caresses sur la tête, elle ronronne et surélève l’arrière-train.

Lorsque, indépendamment du spectacle qu’offre Nala,  Arnaud se demande pourquoi les chiens sont considérés comme impurs par les musulmans, la double page de Tournier consacrée à l’opposition chat/chien dans le miroir des idées me vient en tête : point de chat policier, berger, de chasse … le chat ne sert à rien ! Posée sur les genoux de l’un ou de l’autre, Nala n’est qu’ »un ornement, un luxe » et ses yeux qui se plissent de bonheur apaisent, elle invite seulement à « s’acagnarder au coin du feu. »

Payer sa Tournier

Mardi 2 février 2016

Michel Tournier est mort le 18 janvier. Je participe au « rituel social qui commande l’éloge des disparus ».

Puisque je ne connais de Tournier que son vendredi ou la vie sauvage, je tente un rattrapage intensif en me promenant simultanément sous le vent Paraclet et à travers le miroir des idées.

ventmiroir

Je note que je ne suis pas susceptible, il aurait pu m’offusquer

  1. lorsqu’il crie haro sur les profs (le vent Paraclet, p.39) :
    « je ne voudrais faire de peine à aucun membre du corps enseignant – dont ma vocation au demeurant était de faire partie – mais il me semble qu’il présente une proportion anormalement élevée d’originaux, de détraqués, d’épaves, de caricatures. Peut-être ce métier d’enseignant a-t-il plus qu’un autre pour effet d’abîmer les gens qui l’exercent. »
  2. par son « refus absolu, instinctif, définitif des mathématiques ».
    La preuve par 9 de son allergie aux chiffres (le vent Paraclet, p 46) :
    « 3+6=9. Sans doute, mais à des conditions bien particulières ! A condition par exemple qu’il ne s’agisse pas de 3 matous et de 6 chattes, car celles-ci mettant bas chacune 4 petits au bout de 6 semaines, l’équation devient 3+6=9 (chats adultes) + 24 (chatons)=33. Ou encore s’il s’agit de blocs de glace posés au soleil : 3+6=0. »
    J’ai définitivement écarté l’hypothèse de l’humour et du second degré lorsqu’il enfonce le clou en note de bas de page à propos de l’équation ax^2+bx+c=0 :
    « était-ce bien la peine d’agencer si curieusement toutes ces lettres pour aboutir à un pareil résultat ? Ce zéro ouvre à la fin de la formule l’orifice arrondi et dérisoire d’un vide-ordures. »

J’avale la pilule, et je reprends immodestement à mon compte un passage (p 183) de son autobiographie en remplaçant le mot livre par blog.

Lorsque je dis moi, mon présent, ce que je suis, j’entends une certaine durée qui n’est évidemment pas réduite à l’instant présent, mais qui excède rarement six à dix-huit mois. En deça et au-delà de cette durée, il y a l’homme que j’étais jadis et celui que je serai plus tard, et je ne m’identifie avec ces deux hommes que d’une certaine et très abstraite façon. Il en résulte que le blog sur lequel on peine depuis 4 ans vous devient dans tout son ensemble étranger et constitue comme un édifice assez impressionnant, par lui-même beaucoup plus vaste, complexe et savant que son auteur[....] Au bout de peu de temps, mon blog est doué d’un nombre plus grand de pièces, organes, , éléments de transmission, réservoirs, soupapes et bielles que je n’en puis concevoir en même temps. Il échappe à ma maîtrise, et se prend à vivre d’une vie propre. J’en deviens alors le jardinier, le serviteur, pire encore, le sous-produit, ce que l’oeuvre fait sous elle en se faisant. Je vis dans la servitude d’un monstre naissant, croissant, multipliant, aux exigences péremptoires, à l’appétit dévorant, l’oeuvre, l’oeuvre pie, la pieuvre…