La chatte et la mandarine

J’ai lu des nécrologies de Michel Tournier publiées sur internet, des interviews ressortis après sa disparition et j’ai écouté deux de ses conférences dans les amphis de France 5. L’homme est passionnant, j’ai depuis peu entre les mains le miroir des idées et le vent Paraclet.

En pompant ce qu’il écrit dans le vent paraclet (p 152) à propos de la philosophie : certaines fulgurances de Tournier me permettent d’éventrer des citrouilles du quotidien pleines de choses subtiles, au lieu de me contenter de palper leur surface lisse ou pustuleuse.

Illustrations :

A] Un Michel peut en cacher un autre.

J’écoute en ce moment un vieil album de M. Berger et en particulier son mélancolique seras-tu là ?, qu’il aurait adressé à Véronique Sanson après sa fugue avec le chanteur américain Stills. Cela me fait penser à « l’entrée » Pierrot et Arlequin, p 60, dans le joli petit livre le miroir des idées.

M. Berger en Pierrot, en blanc, naïf, timide, lunaire, et sédentaire. Stills en Arlequin, tout en couleurs, tac-tac-badaboum, solaire et nomade. V. Sanson inconstante comme Colombine se laisse séduire par le plus brillant avant de regretter son choix : les couleurs sont chimiques, toxiques, superficielles et s’écaillent alors que Pierrot, en blanc et noir, représente la substance et la profondeur.

B] Autres illustrations sorties d’une soirée chez les Juju

1) Guillaume « dépoile » une mandarine pour Marie : il enlève avec une précision d’orfèvre les filaments blancs qui strient les quartiers ou qui se sont aventurés dans les interstices. Il est concentré puisqu’il essaie de décoller le brin sans le casser en remontant jusqu’à la source. Cela fait penser à la joie que procure le décrochage à la racine, dans les profondeurs des sinus, d’une crotte de nez séchée – celle-là même qui arrache une larme lors de l’extraction.

Guillaume est alors en mode création, la boule ressemble entre ses mains à de la pâte à modeler. Il façonne le fruit. Lorsque la mandarine est enfin polie, il la donne à Marie pour … consommation.

Michel Tournier a réfléchi sur ces deux temps, celui de la création avec, comme sentiment dominant, la joie puis celui de la consommation/destruction coloré cette fois-ci par le plaisir. On pense à l’enfant qui construit une tour de Kapla avec excitation et joie avant de la faire exploser dans un rugissement de plaisir.

N’y-a-t-il pas dans la relation amoureuse cette même dualité joie/plaisir ? Et de un, la phase-séduction avec les premiers mots tendres et les premiers regards complices, la construction en définitive d’une boule d’amour dans la joie, et de deux la consommation, le coït répété qui vient inexorablement raboter la passion jusqu’à devenir répétitif et rasoir ?

Une anecdote conforte cette position. Lorsque Lionel constate que les échanges entre mecs deviennent – qui l’eût cru ? – de plus en plus crus, Arnaud dit tout haut une chose que je ne démens pas : « normal, on est en manque ! « 

2) On saute de la mandarine dont la surface est filandreuse à la pelote de laine, puis de la pelote de laine à la chatte Nala.

chat

Lorsque Sof lui frotte le menton, elle plisse les yeux et semble être parcourue par un frisson de bien-être. Quand Stef concentre ses caresses sur la tête, elle ronronne et surélève l’arrière-train.

Lorsque, indépendamment du spectacle qu’offre Nala,  Arnaud se demande pourquoi les chiens sont considérés comme impurs par les musulmans, la double page de Tournier consacrée à l’opposition chat/chien dans le miroir des idées me vient en tête : point de chat policier, berger, de chasse … le chat ne sert à rien ! Posée sur les genoux de l’un ou de l’autre, Nala n’est qu’ »un ornement, un luxe » et ses yeux qui se plissent de bonheur apaisent, elle invite seulement à « s’acagnarder au coin du feu. »

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