Payer sa Tournier

Michel Tournier est mort le 18 janvier. Je participe au « rituel social qui commande l’éloge des disparus ».

Puisque je ne connais de Tournier que son vendredi ou la vie sauvage, je tente un rattrapage intensif en me promenant simultanément sous le vent Paraclet et à travers le miroir des idées.

ventmiroir

Je note que je ne suis pas susceptible, il aurait pu m’offusquer

  1. lorsqu’il crie haro sur les profs (le vent Paraclet, p.39) :
    « je ne voudrais faire de peine à aucun membre du corps enseignant – dont ma vocation au demeurant était de faire partie – mais il me semble qu’il présente une proportion anormalement élevée d’originaux, de détraqués, d’épaves, de caricatures. Peut-être ce métier d’enseignant a-t-il plus qu’un autre pour effet d’abîmer les gens qui l’exercent. »
  2. par son « refus absolu, instinctif, définitif des mathématiques ».
    La preuve par 9 de son allergie aux chiffres (le vent Paraclet, p 46) :
    « 3+6=9. Sans doute, mais à des conditions bien particulières ! A condition par exemple qu’il ne s’agisse pas de 3 matous et de 6 chattes, car celles-ci mettant bas chacune 4 petits au bout de 6 semaines, l’équation devient 3+6=9 (chats adultes) + 24 (chatons)=33. Ou encore s’il s’agit de blocs de glace posés au soleil : 3+6=0.« 
    J’ai définitivement écarté l’hypothèse de l’humour et du second degré lorsqu’il enfonce le clou en note de bas de page à propos de l’équation ax^2+bx+c=0 :
    « était-ce bien la peine d’agencer si curieusement toutes ces lettres pour aboutir à un pareil résultat ? Ce zéro ouvre à la fin de la formule l’orifice arrondi et dérisoire d’un vide-ordures. »

J’avale la pilule, et je reprends immodestement à mon compte un passage (p 183) de son autobiographie en remplaçant le mot livre par blog.

Lorsque je dis moi, mon présent, ce que je suis, j’entends une certaine durée qui n’est évidemment pas réduite à l’instant présent, mais qui excède rarement six à dix-huit mois. En deça et au-delà de cette durée, il y a l’homme que j’étais jadis et celui que je serai plus tard, et je ne m’identifie avec ces deux hommes que d’une certaine et très abstraite façon. Il en résulte que le blog sur lequel on peine depuis 4 ans vous devient dans tout son ensemble étranger et constitue comme un édifice assez impressionnant, par lui-même beaucoup plus vaste, complexe et savant que son auteur[....] Au bout de peu de temps, mon blog est doué d’un nombre plus grand de pièces, organes, , éléments de transmission, réservoirs, soupapes et bielles que je n’en puis concevoir en même temps. Il échappe à ma maîtrise, et se prend à vivre d’une vie propre. J’en deviens alors le jardinier, le serviteur, pire encore, le sous-produit, ce que l’oeuvre fait sous elle en se faisant. Je vis dans la servitude d’un monstre naissant, croissant, multipliant, aux exigences péremptoires, à l’appétit dévorant, l’oeuvre, l’oeuvre pie, la pieuvre…

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