En eaux troubles

Il ne faut pas dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau.

C’est, paraît-il, la morale (qu’on dirait puisée dans l’oeuvre de La Fontaine) d’une fable italienne du XVème siècle racontant la mort par noyade d’un ivrogne qui avait juré qu’il ne boirait jamais d’eau.

Pour Tournier, si (à l’instar de ce qui précède) l’enseignement d’une fable est toujours explicite, claire comme de l’eau de roche, les deux autres récits courts que sont nouvelle et conte sont moins transparents.

Selon lui, la nouvelle est un fait divers comme on peut en trouver dans les journaux, est donc « brute », d’une opacité totale ; le mec a flingué l’amant de sa femme : il n’y a rien à en tirer !

Tournier a une préférence marquée pour les contes parce que chaque lecteur peut mettre dans un conte son propre conte-nu. En effet, le conte étant …conté, il est parole et, comme dit Montaigne, « la parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écoute. »

On met un bémol à l’affirmation sur l’opacité des nouvelles, en abordant un court extrait du Horla de Maupassant et en le commentant brièvement.

5 juillet. – Ai-je perdu la raison ? [...] Comme  je le fais maintenant chaque soir, j’avais fermé ma porte à clef ; puis, ayant soif, je bus un demi-verre d’eau, et je remarquai par hasard que ma carafe était pleine jusqu’au bouchon de cristal. Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils  épouvantables, dont je fus tiré au bout de deux heures environ par une secousse plus affreuse encore. [... ] Ayant enfin reconquis ma raison, j’eus soif de nouveau ; j’allumai une bougie et j’allai vers la table où était posée ma carafe. Je la soulevai en la penchant sur mon verre ; rien ne coula. – Elle était vide ! Elle était vide complètement ! D’abord, je n’y compris rien ; [...] puis je me rassis, éperdu d’étonnement et de peur, devant le cristal transparent ! [...] Mes mains tremblaient ! On avait donc bu cette eau ? Qui ? Moi ? [...]

La transparence de la carafe renvoie à celle du Horla, à la fois hors et là, être sans chair, sans ombre, présence invisible qui vampirise pourtant le narrateur en buvant…son eau son sang sa vie.

Ce passage me fait penser à deux anecdotes.

1 ) Une collègue de Sof va avoir 30 ans ; la bande de potes récupère avec son chéri complice un jeu de clés de sa maison, afin de décorer (le jour J) le salon pour une soirée surprise. La nana étant connue pour être maniaque, l’équipe envisage de tester sa rigidité, en déplaçant une chaise un jour, en décalant un cadre au mur le lendemain…

Dans la surenchère des menues modifications à apporter à son intérieur, un sauvage propose de troubler l’eau de ses chiottes en y pissant, voire en y caguant.

[Petite curiosité du vocabulaire au passage, qui rejoint le thème de la transparence : déféquer signifie « faire popo » lorsqu’il est in-transit-if, « rendre claire une liqueur » lorsqu’il est accompagné d’un COD.]

2) En parlant de Hors-là, je me suis chié dessus mercredi matin en allant au taf, avant de pisser de rire. Mon portable vibre deux fois dans le jeans. Je profite des embouteillages pour l’extirper de ma poche et je lis : « Oh he tu vas o boulot », puis « c’est tôt ! »
Ces deux messages me semblent dans les premières secondes surnaturels, mon corps réagit en frissonnant de panique et je regarde nerveusement autour de moi, dans les voitures qui m’entourent, pour repérer l’émetteur « oeil de Moscou ». En vain.

Ce n’est plus du Guy de Maupassant, c’est du Guigui en passant.

[Autre curiosité : l’oeil de Moscou a été pour le parti communiste en URSS l’appareillage qui surveille les individus et rend leurs existences… transparentes. La politique de Gorby, plus encline à accorder des libertés au peuple et donc en opposition avec l’oeil de Moscou, s’appelle Glasnost,  qui signifie en russe…transparence]

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