Gueule d’enterrement

Céline a accompagné son mari René à sa dernière demeure.

dion

Douter de l’authenticité de sa peine serait saugrenu.

En revanche, mon mauvais esprit est titillé par la représentation d’une douleur qui cesserait peut-être de paraître paroxystique si on gommait les apprêts ; l’image d’Épinal vendue n’en serait peut-être pas une sans ce chignon réalisé avec soin, ces bandeau et voile noirs minutieusement posés sur la tête, ce maquillage savamment dosé qui ne dissimule pas les poches sous les yeux mais les magnifie, cette robe somptueusement taillée…

Céline incarne la veuve dans toute sa splendeur, elle est dans cette basilique de Montréal une belle veuve comme elle a été 22 ans plus tôt une belle mariée. S’est-elle penchée, le lendemain des obsèques, sur les photos des magazines people ? A-t-elle eu un regard attentif et critique sur sa démarche, son port de tête, sa moue… ?

Or l’absolu dans la douleur (suggéré par les clichés) annihilerait tout effort de présentation, toute velléité de représentation et empêcherait le dégagement d’un temps non négligeable à la mise en scène du deuil. Céline cède à une injonction de la société pour qui la peine de la veuve n’est pas un droit mais un devoir. Céline tend à la meute sociale ce qu’elle attend, ce qu’elle veut entendre : gueule d’enterrement exigée !

Il y a une forme de pression sociale, nul n’y échappe, on est contraint de jouer plus ou moins cette comédie, de composer avec la société, sous peine d’être incompris et jugé. J’ai vu un fils, sincèrement affecté par la mort de son père, être toutefois agacé par une peccadille le jour de l’enterrement : en direction du cimetière, sa femme n’avait pas eu le réflexe de lui prendre le bras et d’afficher un soutien (au sens propre) qu’il s’était appliqué à rendre indispensable. Comme toutes les cérémonies, l’enterrement est codifié !

Aux antipodes de cette réalité peu ragoûtante pour celui qui a soif d’absolu, l’Étranger de Camus est…rafraîchissant. Dans sa préface à l’édition américaine, Camus écrit : « mentir, ce n’est pas seulement dire ce qui n’est pas. C’est aussi, c’est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le coeur humain, dire plus qu’on ne sent. »

l-etranger

Le livre s’ouvre sur : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas ».

A bas les considérations sociales, les conventions absurdes, Meursault refuse de voir une dernière fois sa mère dans le cercueil et n’a pas honte de ce qui pourrait passer pour de l’insensibilité.

Il ne se sent pas coupable

  • d’avoir placé sa mère à l’asile
  • de ne pas connaître l’âge exact de sa mère
  • d’avoir des pensées légères (« J’ai pensé aux collègues du bureau. À cette heure, ils se levaient pour aller au travail : pour moi c’était toujours l’heure la plus difficile.. »), ou des envies que le monde jugerait incongrues en pareilles circonstances, comme ce plaisir que « j’aurais pris à me promener s’il n’y avait pas maman », ou  cette « joie quand l’autobus est entré dans le nid de lumières d’Alger et que j’ai pensé que j’allais me coucher et dormir pendant douze heures.« 
  • d’avoir vu un Fernandel et d’avoir forniqué  le jour suivant l’enterrement

Meursault ne joue pas à entrer dans les cases, sa sincérité est désarmante et il met avocat et procureur mal à l’aise. A la question « avez-vous eu de la peine pour votre mère »,

  • au premier, « je lui ai expliqué que j’avais une nature telle que mes besoins physiques dérangeaient souvent mes sentiments. Le jour où j’avais enterré maman, j’étais très fatigué et j’avais sommeil. De sorte que je ne me suis pas rendu compte de ce qui se passait. Ce que je pouvais dire à coup sur, c’est que j’aurais préféré que maman ne mourût pas. Mais mon avocat n’avait pas l’air content. Il m’a dit : « Ceci n’est pas assez. » »
  • Au procureur, il répond : «  Oui, comme tout le monde.« 

Meursault est celui qui saute à pieds joints dans la mort puisque, refusant de tricher à son procès, il ne rentrera pas dans le rang en disant ce que la société attend et, son comportement cavalier aux obsèques de sa mère valant circonstance aggravante, il sera condamné à l’échafaud.

Mais Meursault est aussi celui qui meurt, heureux comme l’imbécile.

« [...] j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. » 

 

 

 

 

 

 

2 Réponses à “Gueule d’enterrement”

  1. Lionel dit :

    Meursault est aussi un excellent breuvage qui une fois consommé, sans modération, peut laisser place à la mort…

  2. Dominique dit :

    Je n’avais pas cet info mais dacodac, je veux dire dAOCdAOC

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