Maître ou donneur de leçons ?

Lecture des notes de Michel Tournier (M.T) juxtaposées dans son journal extime.

extime

Je tente parfois de lui donner la  réplique. Exemples :

  1. M.T., né un 19 décembre, regrette de ne pas avoir vu le jour pendant la « trêve des confiseurs », entre Noël et le jour de l’an, durant un « vide temporel » (p. 254).
    A chercher « une parenthèse hors du temps », j’aurais choisi le 29 février. Cela aurait en plus apaisé l’allergie à la fête de mon anniversaire.
  2. M.T. est le fils d’un monsieur Tournier et d’une demoiselle Fournier. La quasi homonymie des deux noms de famille l’amuse (p.52).
    Que dire alors d’une demoiselle Hoar()au qui épouse un Hoareau ? Elle a mis de l’ »e » dans son vin ?
    rocharlot

  3. M.T. admire sur la plage deux jeunes femmes « triomphalement charnelles ». « Nez épatés et retroussés », « porcines avec leur mufle épais et sensuel » mais « éclatantes de fraîcheur ». Négation des canons de beauté actuels. Il a raison à un détail près. Elles peuvent être fines et en même temps « fusionner en une seule pulsion l’appétit alimentaire et le désir érotique. » (p152)
    sof
  4. Prière de M.T. page 135 : « que ma mémoire fonctionne comme le cadran solaire qui n’indique que les heures ensoleillées. »
    A nuancer. J’avoue avoir du plaisir à convoquer ma venteuse période drômoise caractérisée par la pression des concours. C’est avec tendresse que je me revois, tête basse et corps voûté, rongé par le stress, traînant des pieds dans les couloirs froids du lycée C. Vernet de Valence, attendant avec appréhension l’interrogation orale par des « khollogres » (kholleur+ogre).
  5. Exclamation d’une petite fille dans une salle de ciné à la fin d’un péplum : « Ah, en ce temps là les hommes étaient quand même plus beaux qu’aujourd’hui ! » (p.147)
    100% d’accord. J’en veux pour preuve une photo exhumée de mon … antiquité :
    Ñ
  6. Le jour préféré de M.T. est le vendredi (p.110). Pareil pour moi.
    Je précise. Si l’homme devait s’identifier à un jour de la semaine, le vendredi serait un bon candidat. Jour étonnant, plein de paradoxes. C’est le jour de Vénus (comme le lundi est le jour de la lune, ou le mardi celui de Mars), le jour de l’amour physique, le jour de la chair. Et en même temps, celui du poisson, celui de la crucifixion du Christ, celui d’ »une charogne clouée sur deux poutres. »
  7. On a vu au théâtre le Point Com le journal de Brigitte Jaune
    bridgetjaune
    La comédienne est boulotte mais sans complexe, pétillante et charmante. Grosse mais « majestueuse ». Avec de la fraîcheur, « la chair surabondante paraît irriguée de vie et même d’esprit. » Sans fraîcheur, « la chair échappe à l’esprit sous forme de bourrelets, de bajoues, de boudins. Ce n’est plus l’épanouissement de la fleur, c’est le pourrissement du fruit trop mûr. » (p.245)

A] La couverture de la collection folio

M.T. rejette le « connais-toi toi-même ». Il invite à l’exploration qui exige qu’on ouvre sa fenêtre et qu’on passe sa porte, plus qu’à l’imploration qui n’est qu’un « repliement pleurnichard sur ses misérables petits secrets ».

Aussi, quand il publie son journal en 2002, il évite le pacte autobiographique à la Rousseau – « Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l’ai été, bon, généreux, sublime, quand je l’ai été » – et il colle à son journal le qualificatif « extime« .

La couverture me semble du coup inappropriée.

extime

J’y vois un coeur, organe on ne peut plus intime, et, s’il est artificiel, il « se coule dans le décor, telle une épave envahie par les coraux des grands fonds océaniques. » (p.183)

J’y vois même, avec la tension des biceps et les mains tourmentées accrochées aux trapèzes, un « coeur gros », ce qui renvoie à ce que dit M.T. (p.246) :

« Avoir le coeur gros ». J’aime cette locution qui laisse entendre que le chagrin n’est pas un manque, mais un plein au contraire, un trop-plein qui déborde de souvenirs, d’émotions et de larmes.

De plus, la tête du photographe – il s’agit d’un autoportrait de Minkkinen – est rentrée, plus en introspection qu’en mode autruche, comme si l’individu se penchait (avant de s’épancher) sur/dans « la seule partie creuse du corps, le thorax formant cage de résonance où le coeur bat son tam-tam joyeux ou inquiet. » (p.233)

B] Une autre couverture ?

J’aurais choisi pour la couverture de journal extime une autre photo de Minkkinen.

Arno-Ragael-Minkkinen

Pour deux raisons. D’abord, elle évoque un thème cher à MT : « je n’en aurai jamais fini avec les miroirs » (p. 85).

Ensuite, elle fait penser au monstre du Loch Ness et, comme le dit M.T. lui-même (p.104), l’écrivain, qui apparaît « ambigu et pervers », « tout sauf rassurant et franc du collier », a quelque chose de monstrueux.

Comment ne pas tiquer

  1. quand M.T. ramasse au mois d’avril sur les routes tunisiennes un enfant qui fait de l’auto-stop, et remarque au mois de novembre sur sa vitre couverte de buée l’empreinte d’un pied nu ? (p.79).
  2. quand une petite fille qui vient passer la journée chez lui au mois de juillet se met toute nue au soleil et que M.T. s’amuse de « l’esbaudissement » de son jardinier ? « je crains un moment que distrait il ne se blesse avec sa faucille ou son sécateur. » (p.140)

C] Maître ou donneur de leçons ?

Refus donc pour M.T. du centripète. Aussi, au mois de mai, lorsqu’il rencontre les enfants d’une école, il leur dit (p.108) : « écrivez chaque jour quelques lignes dans un gros cahier. Non pas un journal intime consacré à vos états d’âme, mais au contraire un journal dirigé sur le monde…« 

Pourtant – faites ce que je vous dis de faire et non pas ce que je fais ? – M.T. fait état au mois de janvier de l’hypertrophie de son petit coeur révélée par une échographie cardiaque (p.16), au mois de décembre d’une « petite douleur au côté gauche, à une dizaine de centimètres du nombril » (p.243), et au mois de juin, le vieil homme est encore plus bavard : « après les douleurs à la rate[...], les rhumatismes aux deux pouces [...], la pointe aiguë entre les omoplates[...], et un rhume qui m’a transformé en fontaine de morve, voici qu’une douleur sciatique[...] Ma carcasse ne sait pas quoi inventer pour exhaler sa hargne. Un jour, elle inventera de crever. » (p.126)

 

Une réponse à “Maître ou donneur de leçons ?”

  1. Lionel dit :

    Es-tu sur du paragraphe 2 et surtout de la phrase  » Elle a mis de l’ »e » dans son vin ?  » … Ca m’a l’air incompatible avec les deux Hoarau avec ou sans « Eau » …..

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