Toute puissance

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Le petit André est couché, mais il entend des sons inhabituels, « des bruits de voix, des frémissements d’étoffe, des chuchotement et des rires ». Cédant à la curiosité, il sort de la chambre, descend les escaliers à pas de loup pour voir ce qui s’y trame. Scotché à travers les fers de la rampe, il découvre autre chose que la « vie ouverte et diurne » : des dames somptueusement parées et des messieurs élégants dansent. Ce bal est pour lui la première manifestation d’une « seconde réalité », d’un monde parallèle, « à côté du réel, du quotidien, de l’avoué ».

Cela me rappelle une croyance de mon enfance. Ma réalité était bien moins épaisse que celle du petit André. Sans aucune imagination, j’étais convaincu au contraire qu’il n’y avait pas de vie en dehors de mon champ d’action, que l’autre n’était et ne s’animait que sous mon regard de démiurge.

Conviction renforcée lorsque je m’éloignais du cadre familier : en arrivant à l’étranger de nuit et par avion, à travers le hublot, je regardais avec perplexité les feux de voitures progresser dans des directions inconnues sur des routes invisibles.  Mais où allaient-elles ? Non-sens ! J’étais face à une absurdité, il n’y avait pas de destinations/destins possibles en bas puisque ceux que je ne pouvais distinguer du ciel étaient par définition des non-êtres.

Poursuite dans le mystique avec l’expérience extraordinaire de Gide, le 01/01/1884. Un canari tombe du ciel et se pose sur sa casquette, « à la manière de l’esprit sain ». Il a alors le sentiment d’ »avoir été célestement désigné par l’oiseau ».

Il ne m’est jamais arrivé de telles aventures – tout au plus une fiente de margouillat qui finit sa chute libre dans mon assiette de riz – mais, gentil garçon obéissant – à qui il a toujours plu d’obéir – « travaillant sans cesse à diminuer ses imperfections », enclin à l’ascèse, j’ai espéré un moment me révéler élu de Dieu, un messie enfin de retour. Je me suis cependant vite rendu à l’évidence, j’en suis venu même à souhaiter un « Charlie, t’iras pas au paradis » plein les watts pour mon grand départ, mais malgré ce contre-pied de cabochard, je me demande si j’ai entièrement  « renoncé à l’ambition secrète de devenir un saint. »

Mon ami Davy a connu sans doute quelque chose d’approchant. Pourtant Davy et moi ne nous ressemblions pas. « Tout son être éclatait de joie, de santé et d’une espèce de turbulence intérieure qui le faisait inventer sans cesse quelque excentricité, par quoi il s’auréolait de prestige à mes yeux » alors que, « déplorablement timide, perclus de réticences, paralysé de doutes », j’étais -en forçant le trait- « un de ces êtres de second plan qui ne semblent figurer dans la vie qu’en comparse et pour grossir un nombre. » Malgré nos différences, Davy était aussi un petit gars bien sous tout rapport, qui soignait son image d’enfant-modèle. Aussi, il désespérait d’éviter le vice solitaire et me faisait part de ses dépressions post-masturbatoires.

 

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