Gueule d’enterrement

18 février 2016

Céline a accompagné son mari René à sa dernière demeure.

dion

Douter de l’authenticité de sa peine serait saugrenu.

En revanche, mon mauvais esprit est titillé par la représentation d’une douleur qui cesserait peut-être de paraître paroxystique si on gommait les apprêts ; l’image d’Épinal vendue n’en serait peut-être pas une sans ce chignon réalisé avec soin, ces bandeau et voile noirs minutieusement posés sur la tête, ce maquillage savamment dosé qui ne dissimule pas les poches sous les yeux mais les magnifie, cette robe somptueusement taillée…

Céline incarne la veuve dans toute sa splendeur, elle est dans cette basilique de Montréal une belle veuve comme elle a été 22 ans plus tôt une belle mariée. S’est-elle penchée, le lendemain des obsèques, sur les photos des magazines people ? A-t-elle eu un regard attentif et critique sur sa démarche, son port de tête, sa moue… ?

Or l’absolu dans la douleur (suggéré par les clichés) annihilerait tout effort de présentation, toute velléité de représentation et empêcherait le dégagement d’un temps non négligeable à la mise en scène du deuil. Céline cède à une injonction de la société pour qui la peine de la veuve n’est pas un droit mais un devoir. Céline tend à la meute sociale ce qu’elle attend, ce qu’elle veut entendre : gueule d’enterrement exigée !

Il y a une forme de pression sociale, nul n’y échappe, on est contraint de jouer plus ou moins cette comédie, de composer avec la société, sous peine d’être incompris et jugé. J’ai vu un fils, sincèrement affecté par la mort de son père, être toutefois agacé par une peccadille le jour de l’enterrement : en direction du cimetière, sa femme n’avait pas eu le réflexe de lui prendre le bras et d’afficher un soutien (au sens propre) qu’il s’était appliqué à rendre indispensable. Comme toutes les cérémonies, l’enterrement est codifié !

Aux antipodes de cette réalité peu ragoûtante pour celui qui a soif d’absolu, l’Étranger de Camus est…rafraîchissant. Dans sa préface à l’édition américaine, Camus écrit : « mentir, ce n’est pas seulement dire ce qui n’est pas. C’est aussi, c’est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le coeur humain, dire plus qu’on ne sent. »

l-etranger

Le livre s’ouvre sur : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas ».

A bas les considérations sociales, les conventions absurdes, Meursault refuse de voir une dernière fois sa mère dans le cercueil et n’a pas honte de ce qui pourrait passer pour de l’insensibilité.

Il ne se sent pas coupable

  • d’avoir placé sa mère à l’asile
  • de ne pas connaître l’âge exact de sa mère
  • d’avoir des pensées légères (« J’ai pensé aux collègues du bureau. À cette heure, ils se levaient pour aller au travail : pour moi c’était toujours l’heure la plus difficile.. »), ou des envies que le monde jugerait incongrues en pareilles circonstances, comme ce plaisir que « j’aurais pris à me promener s’il n’y avait pas maman », ou  cette « joie quand l’autobus est entré dans le nid de lumières d’Alger et que j’ai pensé que j’allais me coucher et dormir pendant douze heures.« 
  • d’avoir vu un Fernandel et d’avoir forniqué  le jour suivant l’enterrement

Meursault ne joue pas à entrer dans les cases, sa sincérité est désarmante et il met avocat et procureur mal à l’aise. A la question « avez-vous eu de la peine pour votre mère »,

  • au premier, « je lui ai expliqué que j’avais une nature telle que mes besoins physiques dérangeaient souvent mes sentiments. Le jour où j’avais enterré maman, j’étais très fatigué et j’avais sommeil. De sorte que je ne me suis pas rendu compte de ce qui se passait. Ce que je pouvais dire à coup sur, c’est que j’aurais préféré que maman ne mourût pas. Mais mon avocat n’avait pas l’air content. Il m’a dit : « Ceci n’est pas assez. » »
  • Au procureur, il répond : «  Oui, comme tout le monde.« 

Meursault est celui qui saute à pieds joints dans la mort puisque, refusant de tricher à son procès, il ne rentrera pas dans le rang en disant ce que la société attend et, son comportement cavalier aux obsèques de sa mère valant circonstance aggravante, il sera condamné à l’échafaud.

Mais Meursault est aussi celui qui meurt, heureux comme l’imbécile.

« [...] j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. » 

 

 

 

 

 

 

En eaux troubles

11 février 2016

Il ne faut pas dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau.

C’est, paraît-il, la morale (qu’on dirait puisée dans l’oeuvre de La Fontaine) d’une fable italienne du XVème siècle racontant la mort par noyade d’un ivrogne qui avait juré qu’il ne boirait jamais d’eau.

Pour Tournier, si (à l’instar de ce qui précède) l’enseignement d’une fable est toujours explicite, claire comme de l’eau de roche, les deux autres récits courts que sont nouvelle et conte sont moins transparents.

Selon lui, la nouvelle est un fait divers comme on peut en trouver dans les journaux, est donc « brute », d’une opacité totale ; le mec a flingué l’amant de sa femme : il n’y a rien à en tirer !

Tournier a une préférence marquée pour les contes parce que chaque lecteur peut mettre dans un conte son propre conte-nu. En effet, le conte étant …conté, il est parole et, comme dit Montaigne, « la parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écoute. »

On met un bémol à l’affirmation sur l’opacité des nouvelles, en abordant un court extrait du Horla de Maupassant et en le commentant brièvement.

5 juillet. – Ai-je perdu la raison ? [...] Comme  je le fais maintenant chaque soir, j’avais fermé ma porte à clef ; puis, ayant soif, je bus un demi-verre d’eau, et je remarquai par hasard que ma carafe était pleine jusqu’au bouchon de cristal. Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils  épouvantables, dont je fus tiré au bout de deux heures environ par une secousse plus affreuse encore. [... ] Ayant enfin reconquis ma raison, j’eus soif de nouveau ; j’allumai une bougie et j’allai vers la table où était posée ma carafe. Je la soulevai en la penchant sur mon verre ; rien ne coula. – Elle était vide ! Elle était vide complètement ! D’abord, je n’y compris rien ; [...] puis je me rassis, éperdu d’étonnement et de peur, devant le cristal transparent ! [...] Mes mains tremblaient ! On avait donc bu cette eau ? Qui ? Moi ? [...]

La transparence de la carafe renvoie à celle du Horla, à la fois hors et là, être sans chair, sans ombre, présence invisible qui vampirise pourtant le narrateur en buvant…son eau son sang sa vie.

Ce passage me fait penser à deux anecdotes.

1 ) Une collègue de Sof va avoir 30 ans ; la bande de potes récupère avec son chéri complice un jeu de clés de sa maison, afin de décorer (le jour J) le salon pour une soirée surprise. La nana étant connue pour être maniaque, l’équipe envisage de tester sa rigidité, en déplaçant une chaise un jour, en décalant un cadre au mur le lendemain…

Dans la surenchère des menues modifications à apporter à son intérieur, un sauvage propose de troubler l’eau de ses chiottes en y pissant, voire en y caguant.

[Petite curiosité du vocabulaire au passage, qui rejoint le thème de la transparence : déféquer signifie « faire popo » lorsqu’il est in-transit-if, « rendre claire une liqueur » lorsqu’il est accompagné d’un COD.]

2) En parlant de Hors-là, je me suis chié dessus mercredi matin en allant au taf, avant de pisser de rire. Mon portable vibre deux fois dans le jeans. Je profite des embouteillages pour l’extirper de ma poche et je lis : « Oh he tu vas o boulot », puis « c’est tôt ! »
Ces deux messages me semblent dans les premières secondes surnaturels, mon corps réagit en frissonnant de panique et je regarde nerveusement autour de moi, dans les voitures qui m’entourent, pour repérer l’émetteur « oeil de Moscou ». En vain.

Ce n’est plus du Guy de Maupassant, c’est du Guigui en passant.

[Autre curiosité : l’oeil de Moscou a été pour le parti communiste en URSS l’appareillage qui surveille les individus et rend leurs existences… transparentes. La politique de Gorby, plus encline à accorder des libertés au peuple et donc en opposition avec l’oeil de Moscou, s’appelle Glasnost,  qui signifie en russe…transparence]

Maître et serviteur

7 février 2016

Lorsque Bayrou dézingue la réforme de l’orthographe, il monte au filet ; En même temps, pour un agrégé de lettres, l’orthographe, c’est un peu ses oignons.

oignon

Il mettra un point d’honneur à écrire coûte que coûte « maître » avec un chapeau sur le i, parce que -dit-il – « l’accent circonflexe est la trace d’un « s » d’autrefois, effacé dans la prononciation, mais présent dans l’histoire du mot : le maître fut un master après avoir été un magister. »

Puisqu’il est question d’histoire de mots et de retouches, pourquoi ne pas revisiter à l’occas certaines étymologies ?

L’agencement des événements – et non évènements car Bayrou tient à l’accent aigu sur le deuxième « e » malgré le rapport de 1990 p 15 – dans le temps, c’est l’Histoire alors que, sans sa majuscule, l’histoire n’est qu’anecdote. En anglais, deux mots : history et story.

Je propose : Hi-story = Hi(gh)-story.

Deux mots dans la langue de Shakespeare contre 1 seul en français. Autre confrontation à deux contre 1 (qui finira par faire douter de la prétendue richesse du français) : weather et time en anglais tandis qu’il n’y a qu’un seul mot chez nous pour désigner la météo et l’horloge, le temps.

Dans le vent Paraclet (p272-275), M. Tournier explique en quoi la plus célèbre « story » de Jules Verne restaure l’identité de time et de weather : Phileas Fogg, horloge ambulante, fait le pari d’un tour du monde en 80 jours et, puisque sa connaissance de l’étranger n’est que livresque, il se lance dans l’inconnu, dans le brouillard ; le « maître » doit sa réussite à son domestique Passepartout, parangon de la dé-brouillard-ise.vent

Je termine ce billet embrouillé par une anecdote, un télescopage de la petite histoire avec la grande, où il est encore question d’une relation maître/serviteur.

Tom participe au ramassage de balles à l’open sud de Montpellier.

- et toi, Clem ? t’aimerais pas être sur le court tout près des champions ?

- pour faire leur toutou, pas question. Ils envoient la balle, toi tu cours, et tu la ramènes…et puis t’apportes leur serviette pleine de sueur et de morve…

Pour Clem, le ramassage est servile, la docilité du ramasseur si vile et sa mission soumission. Clem ne semble même pas disposé à être un court-isan des rois de la balle.

Arrêt sur image

Tom_quart_finale(ramassage de Tom pour l’Allemand Berrer en quart de finale)

qui rappelle une image d’un autre temps

serfs(moissonnage d’un serf pour son seigneur au Moyen-âge)

Le ciel du hasard se charge d’un nuage double d’ironie quand, en parallèle à une semaine tennistique au service des champions, Tom étudie en anglais un texte sur la…désobéissance civile, arme de prédilection de Martin Luther King, Gandhi, Mandela…

Et on apprend – deuxième effet kisscool – que l’inventeur du terme « civil disobedience » est un philosophe américain du 19ème siècle, un certain…

T HOAREAU.

 

 

La chatte et la mandarine

2 février 2016

J’ai lu des nécrologies de Michel Tournier publiées sur internet, des interviews ressortis après sa disparition et j’ai écouté deux de ses conférences dans les amphis de France 5. L’homme est passionnant, j’ai depuis peu entre les mains le miroir des idées et le vent Paraclet.

En pompant ce qu’il écrit dans le vent paraclet (p 152) à propos de la philosophie : certaines fulgurances de Tournier me permettent d’éventrer des citrouilles du quotidien pleines de choses subtiles, au lieu de me contenter de palper leur surface lisse ou pustuleuse.

Illustrations :

A] Un Michel peut en cacher un autre.

J’écoute en ce moment un vieil album de M. Berger et en particulier son mélancolique seras-tu là ?, qu’il aurait adressé à Véronique Sanson après sa fugue avec le chanteur américain Stills. Cela me fait penser à « l’entrée » Pierrot et Arlequin, p 60, dans le joli petit livre le miroir des idées.

M. Berger en Pierrot, en blanc, naïf, timide, lunaire, et sédentaire. Stills en Arlequin, tout en couleurs, tac-tac-badaboum, solaire et nomade. V. Sanson inconstante comme Colombine se laisse séduire par le plus brillant avant de regretter son choix : les couleurs sont chimiques, toxiques, superficielles et s’écaillent alors que Pierrot, en blanc et noir, représente la substance et la profondeur.

B] Autres illustrations sorties d’une soirée chez les Juju

1) Guillaume « dépoile » une mandarine pour Marie : il enlève avec une précision d’orfèvre les filaments blancs qui strient les quartiers ou qui se sont aventurés dans les interstices. Il est concentré puisqu’il essaie de décoller le brin sans le casser en remontant jusqu’à la source. Cela fait penser à la joie que procure le décrochage à la racine, dans les profondeurs des sinus, d’une crotte de nez séchée – celle-là même qui arrache une larme lors de l’extraction.

Guillaume est alors en mode création, la boule ressemble entre ses mains à de la pâte à modeler. Il façonne le fruit. Lorsque la mandarine est enfin polie, il la donne à Marie pour … consommation.

Michel Tournier a réfléchi sur ces deux temps, celui de la création avec, comme sentiment dominant, la joie puis celui de la consommation/destruction coloré cette fois-ci par le plaisir. On pense à l’enfant qui construit une tour de Kapla avec excitation et joie avant de la faire exploser dans un rugissement de plaisir.

N’y-a-t-il pas dans la relation amoureuse cette même dualité joie/plaisir ? Et de un, la phase-séduction avec les premiers mots tendres et les premiers regards complices, la construction en définitive d’une boule d’amour dans la joie, et de deux la consommation, le coït répété qui vient inexorablement raboter la passion jusqu’à devenir répétitif et rasoir ?

Une anecdote conforte cette position. Lorsque Lionel constate que les échanges entre mecs deviennent – qui l’eût cru ? – de plus en plus crus, Arnaud dit tout haut une chose que je ne démens pas : « normal, on est en manque !  »

2) On saute de la mandarine dont la surface est filandreuse à la pelote de laine, puis de la pelote de laine à la chatte Nala.

chat

Lorsque Sof lui frotte le menton, elle plisse les yeux et semble être parcourue par un frisson de bien-être. Quand Stef concentre ses caresses sur la tête, elle ronronne et surélève l’arrière-train.

Lorsque, indépendamment du spectacle qu’offre Nala,  Arnaud se demande pourquoi les chiens sont considérés comme impurs par les musulmans, la double page de Tournier consacrée à l’opposition chat/chien dans le miroir des idées me vient en tête : point de chat policier, berger, de chasse … le chat ne sert à rien ! Posée sur les genoux de l’un ou de l’autre, Nala n’est qu’ »un ornement, un luxe » et ses yeux qui se plissent de bonheur apaisent, elle invite seulement à « s’acagnarder au coin du feu. »

Payer sa Tournier

2 février 2016

Michel Tournier est mort le 18 janvier. Je participe au « rituel social qui commande l’éloge des disparus ».

Puisque je ne connais de Tournier que son vendredi ou la vie sauvage, je tente un rattrapage intensif en me promenant simultanément sous le vent Paraclet et à travers le miroir des idées.

ventmiroir

Je note que je ne suis pas susceptible, il aurait pu m’offusquer

  1. lorsqu’il crie haro sur les profs (le vent Paraclet, p.39) :
    « je ne voudrais faire de peine à aucun membre du corps enseignant – dont ma vocation au demeurant était de faire partie – mais il me semble qu’il présente une proportion anormalement élevée d’originaux, de détraqués, d’épaves, de caricatures. Peut-être ce métier d’enseignant a-t-il plus qu’un autre pour effet d’abîmer les gens qui l’exercent. »
  2. par son « refus absolu, instinctif, définitif des mathématiques ».
    La preuve par 9 de son allergie aux chiffres (le vent Paraclet, p 46) :
    « 3+6=9. Sans doute, mais à des conditions bien particulières ! A condition par exemple qu’il ne s’agisse pas de 3 matous et de 6 chattes, car celles-ci mettant bas chacune 4 petits au bout de 6 semaines, l’équation devient 3+6=9 (chats adultes) + 24 (chatons)=33. Ou encore s’il s’agit de blocs de glace posés au soleil : 3+6=0. »
    J’ai définitivement écarté l’hypothèse de l’humour et du second degré lorsqu’il enfonce le clou en note de bas de page à propos de l’équation ax^2+bx+c=0 :
    « était-ce bien la peine d’agencer si curieusement toutes ces lettres pour aboutir à un pareil résultat ? Ce zéro ouvre à la fin de la formule l’orifice arrondi et dérisoire d’un vide-ordures. »

J’avale la pilule, et je reprends immodestement à mon compte un passage (p 183) de son autobiographie en remplaçant le mot livre par blog.

Lorsque je dis moi, mon présent, ce que je suis, j’entends une certaine durée qui n’est évidemment pas réduite à l’instant présent, mais qui excède rarement six à dix-huit mois. En deça et au-delà de cette durée, il y a l’homme que j’étais jadis et celui que je serai plus tard, et je ne m’identifie avec ces deux hommes que d’une certaine et très abstraite façon. Il en résulte que le blog sur lequel on peine depuis 4 ans vous devient dans tout son ensemble étranger et constitue comme un édifice assez impressionnant, par lui-même beaucoup plus vaste, complexe et savant que son auteur[....] Au bout de peu de temps, mon blog est doué d’un nombre plus grand de pièces, organes, , éléments de transmission, réservoirs, soupapes et bielles que je n’en puis concevoir en même temps. Il échappe à ma maîtrise, et se prend à vivre d’une vie propre. J’en deviens alors le jardinier, le serviteur, pire encore, le sous-produit, ce que l’oeuvre fait sous elle en se faisant. Je vis dans la servitude d’un monstre naissant, croissant, multipliant, aux exigences péremptoires, à l’appétit dévorant, l’oeuvre, l’oeuvre pie, la pieuvre…

Le roi George et l’empereur Auguste

12 janvier 2016

D’abord une photo

Misslaser

puis une question : y-a-t-il des points communs entre le Jedi Yoda, créature de George Lucas, et la statue de la liberté réalisée par Auguste Bartholdi ?

yodaSt_Liberte

D’abord, de but en blanc, vertement, le vert. Miss Liberty, juchée sur un piédestal dans la rade de New-York depuis 130 ans, s’est de suite fondue dans la société américaine en prenant la couleur du dieu local, le dollar. Yoda, bien que chargé en midi-chloriens et non en chloroplastes, a la couleur des Hollywood chewing-gum à la chlorophylle.

Mais ce vert n’est pas celui de l’incroyable Hulk, célèbre pour ses colères érotisantes.

Hulk

En effet, le chaste Yoda, sexy comme un crapaud vert rabougri, met en garde le padawan Anakin à propos des effets de la colère et de l’amour. Miss Liberty, quant à elle, au visage austère, presque viril, ne laisse pointer aucun bout de féminité sous son ample toge et fait plus penser à la mère de famille protectrice qu’à l’amante enflammée. Par ailleurs, comme Yoda, elle dégage une sérénité et une force tranquille que n’a pas l’impétueuse meneuse de Delacroix :

Eugène_Delacroix_-_La_liberté_guidant_le_peuple

A la place d’un bonnet phrygien séditieux, elle porte un diadème en soleil ; le drapeau bleu-blanc-rouge qui enflamme est remplacé par une torche qui éclaire et le fusil à baïonnette par une tablette,  un livre de loi qui exclut la violence. La liberté de Bartholdi est modérée, non révolutionnaire comme l’explique le cerveau du projet, le maître du sculpteur, un certain Edouard Laboulaye lors d’un banquet de promotion au début de la campagne de lancement :

« Elle ne ressemblera pas à ces colosses de bronze si vantés, et dont on raconte toujours avec orgueil qu’ils ont été coulés avec des canons pris sur l’ennemi ; c-à-d qu’ils rappellent le sang versé, les larmes des mères, les malédictions des orphelins. Notre statue aura sur ces tristes monuments un grand avantage ; c’est qu’elle sera faite de cuivre vierge, fruit du travail et de la paix. « 

Par ailleurs, lorsque la République galactique est détruite par Palpatine, Maître Yoda se retire dans les marais de Dagobah ; Il n’y a rien à sauvegarder, le temps est à la méditation et à la paix intérieure. On peut lier cette prise de distance du prêtre Jedi à une étape clé dans le « grand projet » de Bartholdi. Après la défaite contre la Prusse en 1871 et la Commune, la France est en miettes et peu sûre de son républicanisme. La première République de 1792 n’a pas résisté à Napoléon Bonaparte, la seconde de 1848 a été bafouée par son neveu Louis-Napoléon Bonaparte et, en cette période fatale au second empire, la troisième n’est pas encore sortie des limbes. Auguste Bartholdi « a mal à la France » et il trouve une échappatoire en partant pour l’Amérique. A cet instant, sa statue qui n’existe que sur papier mais qui est déjà mentalement exposée sur l’île de Bedloe, regarde l’ancienne Europe, « regarde au loin un monde saturé de mémoires plurielles et conflictuelles, enlisé dans une histoire qui produit le ressentiment, le nationalisme et la guerre. »

Enfin, si la statue, cadeau du peuple français aux Etats-Unis pour célébrer son indépendance, rend hommage à Washington et La Fayette , certains ont également vu l’empreinte de la révolution américaine distillée parmi les nombreuses références de Star Wars. Les 13 colonies de la Côte Est se rassemblent pour lutter contre l’empire britannique de Georges III, à l’instar de « la troupe bigarrée des Luke Skywalker, Obi-Wan Kenobi, Han Solo et de la princesse Leia » engagée contre l’Empire de Palpatine. Maître Yoda pourrait donc incarner, comme Miss Liberty, la République.

Deux remarques sur ce qui m’a servi à rédiger ce billet :

1) A l’image de son art budgétivore et peu lucratif (la statuaire monumentale) qui passe par les commandes publiques et/ou qui recourt à la souscription, le sculpteur Bartholdi n’est pas « bankable » et, puisqu’il ne fait pas partie des « bons clients », il n’inspire pas la frénésie aux biographes.

On s’est toutefois attelé au Bartholdi, R. Belot et D. Bermond, Perrin, avec, très vite, la conviction d’avoir en main un document de qualité. Les auteurs respectivement historien et journaliste, ont vraisemblablement remonté minutieusement le parcours de l’alsacien en fouillant soigneusement dans sa correspondance, ses carnets de voyage et même ses bulletins scolaires. Ils donnent au lecteur, pour son plus grand plaisir de voyeur, l’impression d’être au coeur des « petits papiers ».

Bartholdi

Ils promettent dès les premières lignes une « histoire moins lisse, moins éthérée, que celle qui a cours dans les gazettes et les manuels », éloignée de l’hagiographie, tout en reconnaissant modestement dans l’épilogue qu’il est illusoire de penser avoir serré sa vie.

Le rapport de Bartholdi aux femmes par exemple est très difficile à saisir au point que les auteurs n’écartent pas son homosexualité ou asexualité. Pourtant, si le commerce des femmes n’est pas son affaire, il associe dans sa grande oeuvre femme et flamme. Une chose est certaine, sa miss n’est pas sourire et ses formes ne visent pas l’imaginaire érotique.

La Liberté a coûté 15 ans de la vie de Bartholdi, des sacrifices, des affronts, des déceptions avant la reconnaissance. Les biographes démontrent tout de même que le sculpteur « n’est pas un saint républicain », « animé (depuis toujours) de sentiments exclusivement républicains », ce que pourrait suggérer sa grande oeuvre. Le jeune et ambitieux Auguste a par exemple sollicité les personnalités les plus radicales du régime impérial de Napoléon III pour son général Rapp exposé à Colmar.

2) Je n’ai vu aucun épisode ni de la trilogie Star Wars, ni des préquelles. Je donne donc allègrement dans un travers que je dénonce vigoureusement chez certains : parler de ce qu’on ne connaît pas. J’ai tenté de combler cette lacune par des échanges nourris avec mes deux oiseaux (spécialistes de l’univers Star Wars) et par la lecture du PM Hors-série Star Wars, le mythe tu comprendras.

Un article du magazine signé par Julian Baggini (??) a particulièrement retenu mon attention : l’auteur montre que George Lucas n’est pas l’artiste à contre-courant qu’il a envisagé d’être à ses débuts. D’ailleurs, même si – à un moment de rupture avec le consumérisme américain – il applique un vernis oriental à Star Wars, le jeune rebelle des sixties est plus conservateur qu’on pourrait le croire, cède très tôt aux sirènes de la fortune et est « absorbé par la machine hollywoodienne. »

 

 

2016 rime avec M…nez

2 janvier 2016

Il est des personnalités qui captent la lumière, qui la siphonnent puis rayonnent à un point tel que leur entourage, plongé dans la fadeur, pâlit de jalousie.

Guigui est de cette trempe. Son principal atout, une gueule à la Bruel. Aussi joue-t-il la carte de la séduction, l’as de trèfle qui pique « carreaument » les coeurs.

as

Il paraît que si, dans la même famille, on demande la soeur, on est servi à toute blinde par un wagon de charme.

Mais le baron de Caravètes, dansant ici le mia avec un faux-air de Travolta

Ken

n’est pas la star du réveillon.

La star n’est pas de sang bleu. Ce qui coule dans ses veines est plutôt…jaune.

Non, ce n’est pas Alex, d’origine vietnamienne. D’ailleurs, lorsque ce dernier dépose en loucedé Sonny avant d’emmener Alyssa à une soirée, on se dit que le mal des Jullien est contagieux, qu’il est en train de fourguer les gosses ici et là pour faire la fête là-bas.

Ce n’est pas non plus Lionel, trop occupé avec Sébastien, à ouvrir les huîtres et à les humer. Des lourdingues disent avec malice qu’à chaque fois qu’ils pénètrent la coquille à 2 valves avec leur lame lisse, ils chantonnent sur un air de Franky  : « …ça glisse au pays des merveilles… »

Pendant ce temps, Cyril, le Yoda Jedi « Di-Jé », casque sur une seule oreille à la Guetta, soigne ses transitions

Yoda

tandis que Chris et Dom, dont la moyenne des taux d’alcoolémie plongerait le simple quidam dans un coma éthylique, échangent sur des destinations idylliques, Nouvelle Calédonie, Réunion, Amsterdam et New-York.

Chrisdom

Il n’y a plus de mystère : par élimination, le roi de la soirée, le seul, l’unique, le vrai, celui qui emballe, celui qui déballe, c’est Manu. Sitôt les douze coups de minuit retentis, sitôt les bises et voeux échangés -et surtout la santé !!-, Babar (surnom tout droit sorti des vestiaires) se fait é-vanescent et…Vanessa car, selon toute vraisemblance, il ouvre l’année 2016 par un feu d’artifices. Respect ! A son retour parmi les siens, Manu est salué comme un général romain victorieux.

Hélas, il est peu de distance du capitole à la roche tarpéienne ; Pour l’espagnol Manu, asi como subis, bajas !

Porté en triomphe grâce à sa santé et à son sabre laser, Manu bascule du côté obscur en fin de soirée : le maître a trop longtemps fait rimer Babar avec Ricard, il franchit la ligne jaune, il rend tripes et boyaux.

A peine a-t-il posé un pâté que les chacals surgissent en voleurs d’images – l’instinct de prédation prenant le pas sur toute hu-Manu-té

paté

et crépitent les flashs autour d’une star harcelée, traquée.

Manu(Cliché du paparazzi Alex)

Scenario symptomatique de l’époque postmoderne : on déboulonne les idoles à la vitesse de la lumière – celle-là même sous laquelle on les a propulsés.

La postmodernité caractérisée par

  1. la précarisation des liens
  2. la « tendance à veiller à ce que toutes les attaches que l’on noue soient aisées à dénouer, soient valables seulement… »jusqu’à nouvel ordre »"

est parfois qualifiée de « modernité liquide« . Alors pourquoi ne pas remplacer postmodernité par le terme « past(is)-modernité » ?

La légende du Roi Numa Manu ou…comment, dans une même soirée, vivre le pire et le meilleur, à savoir :

  1. dégorger le poireau et dégorger par le haut ?
  2. honorer son égérie et ériger son déshonneur ?

♫ Petit papa Noël ♫…est une ordure !

17 décembre 2015

Je ne me rappelle pas avoir cru au père Noël, ni avoir reçu de cadeaux extraordinaires. Mais je garde intact le souvenir de joyeux repas de famille autour de Mémé, les grandes tablées, les cousins, les éclats de rire, les letchis …

A chacun sa madeleine et c’est pas le petit jésus qui va me contredire.

Il y avait de la vie, il y avait du rythme ♫.

Noël est mort assassiné avec ma petite adulescence. Peut-être que le fatal coup de lame coïncide avec mon déracinement la mort dans l’âme.

Depuis, je retrouve chaque année, sans enthousiasme et avec même un chouia d’appréhension, le même son, la répétition sapin/cadeaux/foie gras.

C’est triste Noël !

Si Noël est beau avec ses guirlandes et ses lumières, il l’est comme une rime. Mais comme certaines rimes, il est pauvre et plat. Beau comme une rime, vide comme un rite, manque depuis mes 18 ans le rythme !

On entasse les paquets sous le sapin et on les compte, puis on se la ra-conte : c’est sûr, les têtes blondes vont vivre un conte. Immortalise la scène avec ton smartphone !

Toujours plus de cadeaux, Noël multiplie les plats raffinés comme Jésus multiplie les pains. Mais tout ça relève du rite, c’est une coquille vide, sans plénitude, à moins que, résidus de sa signification religieuse, le + et le x n’évoquent la croix et la foi.

 

 

 

 

 

Compétition ou mutualisme ?

12 décembre 2015

Si la théorie d’un savant peut échapper à ses contemporains parce qu’elle est trop révolutionnaire pour des esprits alentour pas assez matures, le savant lui n’échappe pas à son époque : ses idées naissent dans un contexte sociétal auquel elles sont -quelles que soient leur puissance et leur originalité -  fortement reliées.

Ce n’est pas un hasard si, de façon symétrique et à un demi-siècle d’écart,

  1. la sélection naturelle de Darwin (mécanisme qui explique l’évolution) prend forme en Angleterre, en pleine révolution industrielle et au moment de l’émergence du libéralisme économique ;
  2. le concept de mutualisme en biologie se dessine chez des penseurs (russes et francophones) plus à gauche, de sympathies socialistes.

D’un côté, le combat pour la survie, la persistance du plus apte, la compétition, le parasitisme ou la prédation. « Le transfert, de la société à la nature vivante, de la théorie de la guerre de tous contre tous et de la théorie bourgeoise de la concurrence ».  De l’autre, la coopération, l’association, l’entraide, le donnant-donnant. « Un avatar d’une pensée philosophique et politique qui croit à la solidarité et à l’altruisme. »

Quand on observe, en cette période électorale, les interactions entre islamistes et islamophobes, la première image qui vient naturellement est celle d’une compétition entre deux groupes antagonistes. Pourtant, d’un côté, les attentats terroristes constituent une aubaine pour un FN anti-immigration et sécuritaire.

EIFN

De l’autre, Daech espère, avec une montée en puissance du FN, un repli des musulmans sur eux-même conduisant à la hijra ou à la tentation de l’attentat ; ce qui accentuerait le climat d’insécurité et bouclerait le cercle vicieux.

FNEI

Des discours en surface antinomiques qui se légitiment réciproquement et qui parfois convergent. C’est du mutualisme, c-à-d interaction inter-espèces à bénéfices réciproques.

Jean-Marie a inventé le mot-valise UMPS pour dénoncer le caractère interchangeable des deux partis-phares français, on propose le néologisme EIFN pour désigner cette symbiose contre-intuitive pour ne pas dire contre-nature.

 

 

 

 

Darwin, dessine-moi les hommes

8 décembre 2015

Dans le dernier numéro de son magazine francophone Dar-al-islam, Daech consacre un dossier de 6 pages (pp 12-17) à l’école de la république et la cuisine à la sauce bataclan. Les apprentissages ne sont pas allal et l’EI débite aux petits oignons les mécréances et péchés enseignés dans ce lieu de perversion : laïcité, tolérance, banalisation de la fornication et de l’homosexualité, musique, dessin…

On résume – interdiction de chanter, interdiction de moufter devant ces muftis -

« les cahiers au feu et les profs au milieu ».

Puisque les enseignants sont des « corrupteurs » et des « ennemis d’Allah », l’EI sonne la charge et appelle au meurtre de façon explicite.

Parmi les prétendues inepties enseignées à l’école, la théorie de l’évolution s’attire les foudres de ces illuminés. Dieu contre Darwin, création contre évolution, fixisme contre transformisme, on connaît la chanson, aussi bien chez les cathos intégristes de la manif pour tous que chez les barbus salafistes. Dans Dar-al-islam : « Allah a créé Adam d’une poignée de terre qu’il a prise de la terre entière. »

Pas convaincu ? suit une observation qui jette le discrédit sur Darwin et qui donne aux lions du Califat (à leur insu) un peu de cohérence. Evolution sous-entend, au moins dans le langage courant,  variations, modifications (par petites touches) vers le plus organisé, le plus complexe. C’est -on peut le penser – « un tri exercé à chaque génération, une transmission héréditaire des caractères avantageux et une accentuation de ces caractères à chaque génération ». Autrement dit, l’évolution serait « un effort tâtonnant de la nature qui vise au plus parfait » et, dans cette progression, la plus haute réalisation est…l’homme.

J’entends une réserve légitime sur la thèse évolutionniste au regard de…ces barbares écervelés.

Toutefois, j’ai parcouru un texte de Franck Bourdier, trois siècles d’hypothèses sur l’origine et la transformation des êtres vivants, et y ai trouvé deux réponses à adresser aux fous d’Allah :

  1. (D’après Cyrano de Bergerac)
    « L’homme n’est qu’un animal comme les autres, un pauvre oiseau sans plumes ou un singe qui, par mauvaise nourriture et anomalies dans la semence paternelle, avait les jambes de devant trop faibles pour pouvoir s’appuyer sur elles ; il faut l’éduquer pour qu’il marche sur deux pieds dans une position qui n’est pas la sienne ; il lève alors la tête vers un ciel vide au lieu de regarder les biens de la terre et d’admirer le plus glorieux de ses organes, celui de la génération. »
  2. (D’après d’Alembert) Dialogue entre un médecin « borderline » nommé Bordeu et Mlle de Les-pin-asse :
    « … Les organes produisent les besoins, et réciproquement les besoins produisent les organes, dit Bordeu… J’ai vu deux moignons devenir à la longue deux bras. — Vous mentez, s’écrie Mlle de Lespinasse. — II est vrai, répond Bordeu, mais au défaut de deux bras qui manquaient, j’ai vu deux omoplates s’allonger, se mouvoir en pinces… Supposez une longue suite de générations manchotes, supposez des efforts continus, et vous verrez les deux côtés de cette pincette s’étendre… refaire des bras… la conformation originelle s’altère ou se perfectionne par la nécessité et les fonctions habituelles… Je ne désespère pas que l’homme ne finisse par n’être qu’une tête. — Une tête ! Une tête ! C’est bien peu de choses, murmure Mlle de Lespinasse qui n’appréciait pas que l’intelligence chez les hommes »

Il y a des degrés divers de folie de radicalité chez les salafistes ; on distingue les quiétistes, les réformistes et les révolutionnaires. Et même chez ces derniers encore appelés djihadistes, il y aurait une aile « droite », « Roulat At Takfir »que j’appellerai par commodité R.A.T.

Ahh…mais, un doute m’habite : et si j’étais tombé dans le piège ? Et oui, et si les rédacteurs de Dar-al-islam, opposés aux R.A.T, sous prétexte de mettre en garde contre Darwin, exposaient avec complaisance sa théorie ?

« Savoir entendre » selon l’expression du savant Buffon.

Alors je rectifie le tir sur le champ : ces bouffons Buffon avancent masqués en « agents dormants » et mènent une technique de dissimulation connue depuis la nuit des temps – « rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme » selon un autre savant des Lumières- une sorte de « takya » à l’envers. Tenus à la prudence, les rédacteurs de Dar-Al-Islam égarent les censeurs, se jouent des R.A.T, opèrent ni-vu-ni-connu-je-t’embrouille une déR.A.T.isation et, en illuminés, nous éclairent.

Takbîr Darwin Akbar !

ou pour évoquer encore un philosophe du XVIIIème

Ecr.l’inf.

 

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