Colonie de vacances

17 juillet 2015

Après le feuilleton à tiroirs « La Grèce et ses créanciers », deux mots sur le scenario-assomoir de « la Grèce et ses vacanciers. »

Gontran : 4, Hérand : 4, Jullien : 4, Bouvier : 3 et Hoareau : 4. Les 19 membres de l’Eurogroupe Heureux-Groupe ont eu dès janvier 2015 la délicate mission de fixer le cap en vue du séjour estival. Canaries ? Andalousie ? Miami ? Ibiza ?

La décision est censée être prise à la majorité mais constatant la stérilité des débats lors des sommets, certains regrettent

  1. l’absence d’un 49-3 dans les textes permettant à Marie (principale meneuse) d’imposer son choix,
  2. ou le non-usage d’un cavalier législatif, introduit par exemple en juin lors du projet WE-Camping-ALUNA.

Notre organisation est à l’image du parlement grec, la Vouli à vau-l’eau.
Guillaume a failli boire le Puech-Haut jusqu’à la lie alors que Marie, renouvelant sans cesse les dossiers auprès des agences de voyages, est face à un tonneau des Danaïdes.

A chaque fois qu’on pense l’histoire terminée, elle resurgit comme l’Hydre de Lerne.

Aussi, le grenelle « Avion-Logement » est passé à deux doigts d’accoucher d’une souris. Alors que la motivation des troupes s’é-Rhodes, Marie craint que les vacances en groupe ne soient renvoyées aux calendes grecques.

verslagrece

Il faut trancher, on est trop mi figue(ras)-mi raisin de Corinthe. Aussi, Marie dé-Grèce la longue liste des destinations possibles et elle dé-Crète un referendum en ces termes : Lloret-de-mar, « partez oui ou Parthénon » ?

Dom préfère Podemos à Papadémos, la paella à la moussaka. Guigui, qui ne cherche pas « noon Athènes at ten » lui apporte son soutien. En plus, c’est Air-Audi qui assurerait l’acheminement. A deux, ils font campagne pour le OUI et tentent de faire « Uber-ir » leurs camarades, insistant sur le caractère Crète-in du NON dans un contexte de Grexit.

En vain. La décision des urnes est des-Troïka : non (oxi en grec) à Lloret. Et va pour la Crète. Sof exulte avec ce séjour au label héllène et pour Dom c’est un drachme puisqu’il s’en prend plein la poire mis-héllène.

« L’oxi gêne » et c’est l’asphyxie pour le Guigui aérodromophobe. Le pire est (« Pirée ») là car voler au dessus de ce coin de mer maudit réveille le spectre de Icare. what do I care ? pour les partisans du non, what did Icare ? pour Guigui.

La faute à Syriza Cyril-ça qui sans doute prend son pied : séjour dans la botte italienne en mai, alors pourquoi pas « le talon d’Achille de l’Europe » en août ?

Sacré « Non de Zeus« .

PS : reprise de divers gros titres (Libération, Canard Enchaîné…) après le referendum grec du 5 juillet

 

 

 

 

Tatouage

30 juin 2015

Les we en Ardèche se suivent et… se ressemblent. Camping, grillades, bonne humeur…et art.

Le 20 juin, c’était les dessins et peintures de Chauvet. On change de dimension et de support le 27, pour un autre art que le pariétal, avec les tatouages des cousins lyonnais.

Une différence de taille évidemment : gloire méga-posthume pour les panneaux  de la grotte contre des productions irréversibles, définitives à l’échelle humaine mais qui ne survivront pas à leur support.

Jolie nana et camélias en encres colorées sur une cuisse pour Aurélie, montre à gousset pour le biceps gauche de Stef.

L’heure affichée sur le tatouage de Stef n’est pas le 10h10 standard. Point de nom de marque à mettre en valeur dans le V des aiguilles. Stef a choisi comme motif une montre (objet qu’il affectionne particulièrement) et son heure de naissance y est inscrite. Remplacement d’un instant essentiel mais de plus en plus lointain par un signe (spatial) permanent et à portée de main. Cela confirme la dimension « autobio(icono)graphique » du tatouage.

Le thème du temps interpelle. D’abord, quid du tatouage dans 30 ans ? Stef met les pendules à l’heure : il s’en moque ; sa montre pendouillera avec le muscle, et alors ?, sa montre se fera pendule, « la pendule d’argent qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non qui dit je vous attends ».

D’ailleurs – psychologie à deux francs – son choix d’une montre (avec heure de naissance, en prime) ne traduit-il pas une crainte de la mort ?
Alors que la quarantaine pointe, alors que les premières courbatures se manifestent au réveil, alors que son énergie de sportif est sur la pente descendante, alors que la jouvence s’échappe, n’est-ce pas un moyen de reprendre le contrôle sur un corps qui tend à foutre le camp ? une façon de se rattacher à ce qui s’éloigne le plus de l’issue fatale, à savoir le commencement ? Conjurer la mort par l’affirmation de sa naissance.
Regard dans le rétroviseur à mi-parcours, éclairage du passé quand le futur semble s’assombrir. Photo du début sur le biceps, en guise de retardateur de la fin ?
Si cette hypothèse tenait, on assisterait à la conversion d’une angoisse profonde, sourde et diffuse en un signe superficiel, clair et circonscrit. Intériorité Vs extériorité.

Moins d’info pour la peinture corporelle d’Aurélie, mais son tattoo est sans aucun doute le « titou » de la tatoueuse et de la tatouée. Commande et orientation pour l’une avec la présentation de son univers « stylé », création pour l’autre avec son stylet. Cela suppose une forte dose d’intimité ; intimité confirmée par une anecdote que rapporte Aurélie : alors que la tatoueuse pique avec application dans l’entrecuisse, la tête penchée sur les détails de son oeuvre, un couple de tatoueuses gays interpelle leur collègue : « ça ne sent pas trop la moule ? »

En parlant de moule, je fais part d’une vague impression après avoir discuté avec Stef, Aurélie (et Guigui). Le tatoué

  1. s’écarte du strict moule biologique par modification corporelle légère, en fignolant l’enveloppe que lui a donné une matrice
  2. marque sa singularité par un signe cutané (pas complètement démocratisé) et sort donc aussi du moule social.

Il se marque pour mieux se démarquer. Aussi, il semble tirer une certaine fierté 1- de la mise à distance de la norme, 2- de son adhésion à une nouvelle communauté, la « tribu » des tatoués.
Autre ressort de cette fierté : le tatouage, incandescent sur la peau, semble conférer une forme de puissance, comparable à celle qui gagne le bleu-bite qui vient de perdre sa virginité ; tatouage rime – moule oblige – avec dépucelage.

Enfin, on entend la démarche esthétique. Tattoo, Bijou ? décoration ? peu importe, le tatoué casse la neutralité naturelle (voire la fadeur lisse)  du corps en « magnifiant la surface de la peau »et, bien qu’objet 2D, le tatouage (se) met en relief.
Une nouvelle fois, irruption de l’opposition « intériorité/extériorité » : le tatouage est un volcan au niveau de l’épiderme et c’est la personnalité qui est en éruption. De là, le tattoo change la silhouette ; il y a donc une dimension « plastique » et le caractère addictif du tatouage (confirmé par les cousins) renforce la comparaison avec la chirurgie esthétique.

 

 

 

 

 

Régression

22 juin 2015

We-Aluna en Ardèche. Sous le signe du passé. Et je ne parle pas seulement de la programmation musicale ; Véronique Sanson, dont l’âge ne peut être estimé qu’au carbone 14, chante ses années américaines.

J’hésite à parler musique ; Aluna sortirait de son grand chapeau Annie Cordy, Aluna susciterait le même enthousiasme, Aluna resterait Aluna, un lieu de pélerinage en définitive.

potes

We placé sous le signe du passé.

1) Autour de mon histoire, avec son et lumière.

Une fois n’est pas coutume, je dis un mot des concerts.

J’ai vu Calogero. Je ne vais pas cracher sur Calo, j’ai écouté son album l’embellie en 2009 et sa prestation de samedi active des souvenirs.

1) Premier Flash back : son morceau tu n’as qu’à m’attraper me donne l’idée d’un blog en sept 2009 et en inspire même le(s) titre(s).

2) Deuxième flash back.

Une oreille distraite tournée vers la musique, des yeux revolver pointés sur le batteur de Calo, et je fais un bond en arrière de 25 ans.

batteur

Jouissif ! J’ai rechaussé mes Nastase d’ado et  j’ai de nouveau aimé détester ces cheveux raides et blonds comme les blés, comme ceux qui virevoltaient sur les têtes des beach-boys de la côte ouest réunionnaise. J’ai rongé mes poings douillets à 15 ans lorsque les surfeurs « aspiraient » les jolies filles en ne laissant que les miettes, je n’ai jamais su les durcir pour « distribuer des patates, des gauches droites d’un air patibulaire ». J’aurais aimé être plus fort-et-con-à-la-fois  pour me frotter à ces frimeurs. Leurs beaux yeux bleus, je les aurais détournés de la mer, je les aurais volontiers plaqués « face contre terre ». Des centaines de fois, j’ai imaginé que je posais avec application les bosses et les creux de mes poings sur leurs visages fins, et que j’écorchais leurs pommettes saillantes à défaut de les enfoncer.

Régression ? affirmatif !

Petit exercice de spéléologie introspective, descente en rappel (jamais en apesanteur), descente en chute libre malgré l’exhortation de Asaf Avidan au « denying gravity ».

asafavidan

2) Autour de la Préhistoire, sans son ni lumière

Spéléologie encore, la vraie cette fois-ci, à l’origine de la découverte de la grotte Chauvet. On visite un espace dédié à sa restitution, appelé « caverne du Pont d’Arc ». Dans le bus « MGEN » qui reviendra de l’expédition, David, l’historien du groupe, fera part de sa frustration : il n’a pas assimilé le fac-similé.

Encore prisonnier de la caverne de Platon -malgré les exhortations de Calo à être « aussi libre que [lui]« - , encore enchaîné au fond de l’antre, je l’ai pris pour un fou : je me suis contenté des ombres projetées qui bougent sur la paroi, sans réaliser leur caractère factice. J’ai confondu réalité et illusions, la grotte Chauvet et sa réplique.

cave

C’est en tout cas un magnifique bestiaire. Un grand zoo sans chair, mais vivant. Aussi vivants que Guigui-l’ours-d’-Aluna,

ours

aussi vivants que les gazelles d’Aluna

gazelles (2)

aussi vivants que le tigrou d’Aluna

tigrou

des ours des cavernes, des lions, des bisons, des chevaux, des mammouths, des rhinocéros, des mégacéros, une panthère, un hibou, sortent de la roche, se battent ou chassent sur le relief de la paroi.

chauvet-grande-fresque

Des silhouettes d’animaux qui se superposent donnent une idée de la perspective alors qu’on est « à des années-lumière » de la Renaissance ou évoquent la décomposition du mouvement, « à des années-lumière » de la chronophotographie et du cinéma. Avec Calo : « de l’ombre et de la lumière, laquelle des deux nous éclaire ? »

Détail remarquable : aucune représentation explicite de l’homme. Stade psychique trop archaïque de l’aurignacien ?

cromagnon

A l’heure des selfies dans un monde de « beaux-et-cons-à-la-fois », une question se pose : bannir l’homme des images, est-ce une régression ?

 

Charlie et la mé-TODD (Deuxième partie)

16 juin 2015

On illustre la démarche scientifique de Todd.

Constat 1 : 10% de l’espace urbain français a manifesté le 11 janvier mais la distribution de la mobilisation n’est pas uniforme sur le territoire français.

Problématique : comment expliquer cette variabilité de l’émotion sur le territoire ?

Constat 2 : Lyon et Marseille, villes comparables en taille, l’une de tradition catho et l’autre fortement déchristianisée, s’opposent sur les taux de manifestation du 11/01.

Hypothèse : Si le taux de manifestation est la variable à expliquer, ce qui reste socialement du catholicisme, appelé par Todd « catholicisme zombie », est une variable explicative potentielle.

Expérimentation : Todd plaque une carte de l’empreinte catholique (variable explicative) sur une carte de l’intensité des manifestations (variable à expliquer). La superposition des deux cartes (à quelques villes près) est convaincante, la corrélation entre mentalité catholique et mobilisation pro-Charlie est forte.

Conclusion : Une caractéristique de Charlie est mise en évidence : Charlie est un « catholique zombie ».

Raffinement de l’analyse : le « catholicisme zombie » n’explique pas toute la dispersion de l’intensité des manifs. Reste une variabilité, résiduelle, à expliquer. Par exemple,

a) Starsbourg de tradition catholique a peu manifesté. Explication proposée : le blasphème n’est pas un droit en Alsace-Moselle puisque ces territoires, rattachés à l’Allemagne entre 1870 et 1918, n’appliquent pas la séparation des Eglises et de l’Etat de 1905.

b) Certaines villes de l’Ouest (« catholiques zombies ») comme Laval sont peu descendues dans la rue. Variable explicative qui atténuerait l’empreinte catho : le taux élevé des ouvriers qui ont du mal à s’identifier à Charlie.

Todd ajuste les taux de manifestation du 11/01 à l’aide de 3 variables explicatives : catholicisme zombie, taux d’ouvriers, taux de cadres sup. La corrélation est encore meilleure.

Modèle précisé : Charlie est un catho dans l’âme qui exerce une profession intellectuelle supérieure ou qui, français moyen, est plus proche de la classe dominante que de l’ouvrier.

Todd tire constamment sur le fil de la pelote et déroule. Comment expliquer que la France de l’ouest, fortement imprégnée de culture catholique, descende dans la rue pour défendre les valeurs de la République alors que cette France descendante des Chouans et des vendéens s’est battue pour la monarchie après 1789, alors que cette France de l’Ouest a fourni  » à l’antidreyfusisme ses plus gros bataillons et au régime de Vichy ses meilleurs soutiens  » ?

Est-ce dire qu’il y a un hiatus entre la République laïque traditionnelle à la devise Liberté-Egalité-Fraternité  et la République actuelle ?

Voilà le lecteur embarqué avec Todd pour une réflexion sur le « néo-républicanisme ».

J. Macé-Scaron ironise sur le livre de Todd : « le 11 janvier, nous étions venus spontanément dénoncer des assassinats et rendre hommage aux victimes, sans nous rendre compte, têtes en l’air que nous étions, que nous faisions du pétainisme. »

Son attaque est grossière et ne tient pas compte de la subtilité du raisonnement de Todd.

1- Todd rappelle son postulat de « l’inertie anthropologique et de la continuité des forces historiques ».
2- Il constate une certaine impassibilité de Charlie face à l’antisémitisme. La preuve ? bien que « assassiner des enfants ou des hommes [Merah en mars 2012 à Toulouse, Nemmouche en mai 2014 à Bruxelles, Coulibaly en janvier 2015], simplement parce qu’ils sont juifs, soit plus ignoble encore que de massacrer une rédaction engagée dans un combat »,  la place réservée aux juifs tués dans l’hyper-cacher lors des commémorations est étrangement « être-âne-ment » étroite.
3- Il conclut : « nous devons accepter de voir, au coeur de Charlie, la descendance de forces anthropologiques qui ne furent pas franchement aimables aux juifs. » (p. 107)

 

 

 

 

 

Charlie et la Mé-Todd (Première partie)

13 juin 2015

todd

Avec sa couverture rouge presque rigide et son papier soyeux, lisse, au grammage plus élevé que la moyenne, le livre de E. Todd intitulé Qui est Charlie, paru chez Seuil au mois de mai, me rappelle les derniers cahiers de mathématiques que j’ai eus, des 192 pages de Clairefontaine.

clairefontaine

Je me souviens y avoir habillé les grands théorèmes et leur preuve avec ma plus belle écriture puis y avoir posé avec soin des guirlandes d’annotations, donnant au final à chaque feuille l’apparence d’un sapin de noël.

Si le livre en tant qu’objet me fait penser à mes inoubliables cahiers de mathématiques, c’est parce qu’une relation de métonymie opère : l’essai de Todd n’est pas une banale argumentation mais a la structure d’une théorie scientifique.

On trouve dans la première partie :

1) un axiome : l’héritage anthropologique et, en particulier, la prégnance de la structure familiale traditionnelle, égalitaire ou pas (partage de l’héritage en parts égales/droit d’aînesse).

« Des valeurs familiales profondes, des systèmes anthropologiques latents, continuent de guider les choix des sociétés » (p. 33)

De là, lorsque l’alphabétisation de masse permet la formalisation idéologique et la diffusion des idées, découlent, par exemple,

  • la logique de déchristianisation d’une partie du territoire
     » Ayant appris à lire et écrire, les populations rejettent l’hypothèse métaphysique d’un Dieu supérieur aux hommes et d’un prêtre supérieur à ses paroissiens. » (p.47)
  • et son corollaire : le glissement du catholicisme à la xénophobie en terres à tempérament inégalitaire. En effet, la dimension universelle du catholicisme contrôle/tempère l’ethnocentrisme et la fin de la religion libère l’instinct inégalitaire et les tentations nationalistes.
  • les concepts révolutionnaires de l’égalité civique.
    « Si les frères sont égaux, les hommes sont égaux, les peuples sont égaux. » (p. 44)

Dans la lignée de son axiome, Todd peut alors donner au système anthropologique « famille catho/non catho » la rigidité d’une loi d’airain.

2) des observations statistiques compilées dans des cartes géographiques. Par exemple :

fondegalitaire

 

(ici, le « score d’égalité » de 0 à 3 tient compte du niveau d’égalitarisme familial et du degré de l’empreinte catholique)

3) des hypothèses formulées et, dès que possible, la « validation » de ces hypothèses par l’Histoire.

L’auteur déroule ses raisonnements jusqu’à des conclusions fantasques si on zappe un maillon de la démonstration, « fantastiques » sinon.

Par exemple, dans un paragraphe intitulé Du dieu unique à la monnaie unique (p.50), Todd « démontre » que l’approbation par referendum en 92 du traité de Maastrich (qui conduira à la création de l’euro) s’explique en partie par la déchristianisation en France. Pour cela, il dégaine une carte des suffrages de 1992 sur le territoire et une autre relative à la pratique religieuse. Fait 1 : le OUI à Maastrich correspond aux zones catholiques. Fait 2 : selon lui, de façon plus significative pour la victoire du OUI, peu de régions fortement déconfessionnalisées ont opté pour un NON catégorique, comme si « le reflux de la religion conduit à son remplacement par une idéologie, en l’occurrence à la création d’une idole monétaire que l’on peut à ce stade de l’analyse appeler indifféremment euro ou veau d’or. »

Et l’historien n’est pas avare d’illustrations du mécanisme de substitution.

1) Avec la hausse du prix du blé comme adjuvant, la crise du catholicisme vers 1730 en France a débouché en 89 sur la Révolution, comme si la liberté et l’égalité promises au Royaume des cieux avaient « naturellement » laissées place à la liberté et l’égalité révolutionnaires immédiates. (p. 32) Les zones géographiques à structures familiales égalitaires (division de l’héritage en parts égales…) ont été d’excellents terreaux pour les Lumières.

2) Avec la dépression des années 30 comme adjuvant, la crise du protestantisme allemand entre 1880 et 1930 a conduit au nazisme, comme si l’inégalité devant le salut avec la prédestination luthériennne avait, en terre à structure familiale autoritaire et inégalitaire, sa version laïque : le juif est un sous-homme. (p.32)

3) Le communisme Français disparaît lorsque son ennemi historique, l’Eglise, s’évanouit. Sa faute : ne pas avoir su remplacer le curé par un autre adversaire aussi structurant. D’après Todd, selon le même schéma, la laïcité, désoeuvrée et déprimée d’abord par la fin du catholicisme, retrouve après 2005 (soulèvement des banlieux) un contre-poids salutaire : l’islam.

Certains reprochent à Todd de faire du « funambulisme théorique », de la « cabriole idéologique » au « risque de retomber loin de son trampoline ».

Grain de sable que semble déposer Macé-Scaron dans l’engrenage toddien : comment tout expliquer à partir de l’héritage anthropologique, fortement lié aux terroirs, alors que la mobilité des personnes est un phénomène indiscutable ?

Premier élément de réponse p. 61 : « La force de la croyance du groupe découle de la faiblesse de la croyance des individus ». L’argument sera largement développé p.141 dans le paragraphe La mémoire des lieux.

Si les systèmes anthropologiques se perpétuent aujourd’hui sans effort, en dépit des conditions de mobilité extrême des populations, c’est parce que des processus mimétiques diffus (et légers) assurent la victoire indéfiniment répétée de la culture du pays ou de la région d’accueil…le paradoxe fondamental est ici que ce sont des valeurs faibles qui produisent des systèmes forts.

Mais alors Todd se contredit en partie p.85 :

« Ni les individus, ni les groupes ne peuvent être libérés de leurs valeurs, en France ou ailleurs, par seulement 30 ans d’évolution. Un principe d’inertie fait qu’une société ou une classe ne saurait échapper si vite à sa trajectoire historique. »

Todd sur le fil du rasoir, Todd parfois rasoir. Ça fait en tout cas penser aux théorèmes de mes cahiers Clairefontaine et aux découpages d’epsilon en 3.

 

Charlie, la méthode de l’ami TODD

11 juin 2015

todd

Le massacre de Charlie Hebdo et de l’hyper-cacher début janvier est le fait d’actualité qui m’a incontestablement le plus marqué.

Il m’a bouleversé !

Signe de l’ébranlement interne : j’ai alterné les lectures de billets blogués teintés d’idéologies diamétralement opposées.

D’abord, j’ai étanché ma soif d’un durcissement législatif et expectoré ma haine en passant chez des intellos durs avec l’islam, voire islamophobes.  J-P Brighelli et P. Bilger, par exemple, amenuisent sans état d’âme l’isthme entre les mers Islam et Islamisme, l’une pourtant pacifique et l’autre démontée. Todd a peut-être raison quand il dit : « Le choc provoqué par l’horreur des attentats du 7 janvier a pris la France par surprise et permis la libération de tendances instinctives jusque-là refoulées. » (p.98)

Dans un second temps, un peu honteux de ma « gueule de bois idéologique », je suis allé sur des terres plus politiquement correctes, enrichies d’engrais moins passionnels.

Dans le registre rationnel, le texte de F. Lordon intitulé Charlie à tout prix ? est exceptionnel. Le juge et la guêpe de Maître Eolas vaut aussi son pesant d’or. L’avocat met en garde contre le choc anaphylactique. Quésaco ?

« Le terrorisme est pour le corps social comme une piqûre de guêpe. C’est douloureux, l’auteur de ces lignes en sait quelque chose. Cela arrache un cri de douleur, parfois des larmes. Mais ce n’est jamais mortel. Ce qui peut provoquer la mort, c’est la réaction excessive du corps face à cette agression … le système immunitaire du corps qui en, sur-réagissant, finit par se détruire lui-même. »

Même longueur d’onde avec l’introduction du dernier essai de E. TODD, Qui est Charlie ?, paru début mai chez Seuil. L’auteur parle d’hystérie collective à propos de l’excès émotionnel qu’a suscité l’horreur et constate que, au lendemain des attentats, « être français c’était, non pas avoir le droit, mais le devoir de blasphémer. »

Y-a-t-il eu un « flash totalitaire » comme l’affirme Todd ? une anecdote par ici semble lui donner raison. Lors de la 20ème journée de ligue 1, le Montpelliérain El Kaoutari est le seul joueur à s’échauffer sans le t-shirt « #je suis Charlie ». Au lieu de susciter l’indifférence – soyons fous, va pour un peu de mépris -, il est cloué au pilori.

Mais qui est Charlie ? Vous, moi, enfin toute la France. Pas si évident, petite confidence : je n’étais pas au défilé du 11 janvier. Peut-on dresser un portrait-robot de Charlie ?

Todd va enquêter en profileur. Il laisse de côté les raisons louables de manifester, qui relèvent du conscient, qui sont grosso modo l’attachement aux valeurs fondamentales de la République.

Il traque à l’échelle de la société les forces/pulsions profondes qui, en sourdine, conduisent les individus à être Charlie. Plus qu’un slogan sur une banderole, qu’est-ce qui détermine Charlie ?

J. Macé-Scaron peut ironiser facilement lorsqu’il dézingue Todd dans son article au vitriol, Emmanuel Todd, intellectuel zombie :

« chers lecteurs, vous ne voyez pas ce que vous voyez, vous ne pensez pas ce que vous pensez. Chers lecteurs, vous êtes pareils au prisonnier de la Caverne de Platon, vos perceptions vous abusent, et vous prenez les ombres et les fumées sorties de votre imagination pour la réalité. »

Todd ne prétend pas faire de la psychologie, à l’échelle individuelle ; son travail, de nature statistique, s’appuie sur la masse et relève de la modélisation.

Dans son intro, il annonce un portrait pas très avantageux. Inutile de pousser des cris d’orfraie : le Charlie de Todd n’est ni vous, ni moi mais un modèle.

Affaire à suivre.     

Déraciné

5 juin 2015

1) On trouve parfois dans les mots des autres la formulation lumineuse de sentiments ou d’impressions qui semblaient indicibles.

Je viens de lire la chronique de Lançon, journaliste survivant de l’attentat du 7/01, (parue dans Charlie Hebdo et) reproduite sur twitter.

Lançon

Ce qu’il dit de son retour à la campagne, trouve écho dans la mélancolie qui s’insinue au coeur de mes séjours à la Réunion :

« on ignore à quel point les lieux dans lesquels on a grandi nous façonnent jusqu’au moment où on y retourne comme si on les avait quittés pour toujours, malgré soi, pour un lieu où il est facile d’aller, mais difficile de revenir. Comme les nerfs autour d’une greffe, le paysage, la lumière et l’air tentent de se frayer un passage jusqu’à la conscience mais n’y parviennent pas [...] Tout est en place, comme toujours. Mais le lieu intime, avec ses centaines de microscopiques histoires, ses kilomètres mille fois arpentés, ne vous reconnaît plus. Vous êtes entièrement chez vous et vous êtes un étranger. »

Mélancolie de déraciné, de retour sur son sol.

2) On trouve parfois dans les maux des autres la formulation lumineuse de volontés profondes.

Je n’écoute que d’une oreille les débats sur la fin de vie, qui se répandent comme les mauvaise herbes, sans valoir un radis. Ils sont à mon avis stériles. Aussi, vais-je les DÉFLORER de ce pas.

Que veut Vincent Lambert – puisque c’est son affaire qui ramène aujourd’hui les discussions sur la table – , si tant est qu’il veuille encore quelque chose ?

Personne ne sait et il est aussi vain de « tenter de se frayer un passage jusqu’à sa conscience » que d’espérer l’innervation de son corps de tétraplégique. Alors comment trancher raisonnablement entre le maintien en vie (alors qu’il vit peut-être un enfer), et la mort par arrêt des soins (alors qu’il se bat peut-être pour survivre) ?

En revanche, l’identification avec Vincent Lambert porte ses fruits  ; je formule ici une volonté, sinon ultime, assez profonde pour que mon entourage la considère comme telle.

S’il m’arrive d’être paralysé au point de ne pouvoir exprimer clairement -et surtout, vous ne surinterprèterez pas un cillement d’yeux – ce que j’ai dans la tête, alors n’hésitez pas une seconde. Méthode radicale : DÉRACINEZ-moi, enfin je veux dire  DÉBRANCHEZ-moi parce que je ne voudrais être, pour rien au monde, un légume. Légume non, vert oui, jusqu’à la mort.

You’re talking to me

2 juin 2015

Je ne m’étais jamais adonné à l’exercice du selfie, encore moins à celui du selfie vidéo. C’est rectifié avec un petit film pour un pote qui enterre sa vie de garçon le 19 juin à la Réunion.

Vidéo sous forme de caricature du créole qui ne dit rien, celui qui ramène tout à sa petite personne ou siffle pour emplir la vacuité de son propos incohérent.

60 s sans aucun message, meublés par des grimaces, des sifflements et des changements brutaux d’intonations.

Mise à jour 9/06 : Amélie et Marion ont été « piquées » par le commentaire ci-dessus. Ma phrase est ambiguë, alors je précise en insistant sur la ponctuation. La vidéo est une caricature du créole qui ne dit rien (sans virgule), MIEUX : caricature du créole-qui-ne-dit-rien…, et NON : caricature du créole, qui ne dit rien…

Avec une virgule, cela signifierait que le créole est par essence insignifiant ! Cela n’est évidemment pas mon propos !

T’y tiens, à Titien ?

27 mai 2015

Deux statues antiques incontournables au musée Pio-Clementino du Vatican.

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Le torse du belvédère et le Laocoon, cités tous les deux dans une même peinture :  Le couronnement d’épines de Titien. (cf Titien, I.G. Kennedy, Taschen)

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Sous la férule de Tibère (deuxième empereur de Rome), le Christ apparaît tordu de douleurs comme Laocoon tandis que le buste du Belvédère inspire le dos musculeux du brutal à gauche.

D’où la fondamentale question du jour : est-ce qu’un Titien vaut mieux que deux tu l’auras ?

Deuxième question : « Hagarde » bien ce visage hirsute. A qui te fait-il penser ?

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Indice : un célèbre « roi » déchu d’Irak :

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Troisième question : alors, Jésus roi ?

C’est ce que confirment les quatre lettres I-N-R-I qui figurent sur les crucifix : Jésus de Nazareth Roi des Juifs.

En même temps, son intronisation relève de la farce : il revêt moins le costume du roi qu’un déguisement, à son corps défendant. En plus de la couronne et du manteau de pourpre, on lui donne un bâton en guise de sceptre.

Digression : un autre rapproche-ment entre Laocoon et Jésus.

Le bras droit levé du prêtre troyen fait penser à celui de Jésus dans le Jugement dernier 

Jésus

(Jésus et Marie en danseurs de flamenco, OLÉ !)

 

 

Eglise baroque à Rome

24 mai 2015

Qui dit église, dit pape François, dit St François d’Assise, dit ordre mendiant et voeu de pauvreté.

Mais alors, le contraste est saisissant, entre ce dénuement (christique) auquel invite l’Eglise et les ors de quelques chiesas romaines. Abondance, exubérance, surcharge des décorations : on est au coeur de l’art baroque.

On a une vague idée du contexte historique dans lequel naît le baroque. Alors que Luther, Calvin et leurs épigones, indignés par le commerce des indulgences (en particulier en vue de la (re)construction de la basilique St-Pierre), remettent en cause la hiérarchie ecclésiastique et veulent faire de la bible leur unique guide, les jésuites de Ignacio de Loyola contre-attaquent au service du pape et réaffirment le culte de Marie et des saints. Pour séduire le fidèle égaré sur les terres protestantes, s’impose une propagande basée sur l’image. Rien n’est trop beau pour gagner les coeurs.

Il n’empêche que l’expression « église baroque » est une drôle d’association de mots, le chaud et le froid juxtaposés, l’austérité et l’ostentation côte à côte : un oxymore. Dans l’ordre chronologique du séjour, on a déambulé dans St André-de-la-vallée, St Ignace de Loyola et Gesù.

1) On se déplace dans la nef de St-André-de-la-Vallée et on est victime d’un tourbillon ascendant lorsqu’on piétine sous la coupole, la pomme d’Adam tourné vers le ciel. La peinture en spirale au plafond et la position instable du spectateur donnent le tournis. L’illusion d’une aspiration vers le ciel fonctionne bien. Les voûtes envoûtent. Alors, on se pose sur un banc, s’allonge pour chercher l’équilibre, vaincre le vertige et mieux poser son regard sur la coupole. Pas le temps de passer au crible la composition, pas le temps de déceler les ficelles de la mise en scène, un curé intervient promptement et exige avec autorité la position verticale.

Cupola_of_Sant_Andrea_della_Valle

2) La visite est encore plus spectaculaire dans l’église St-Ignace-de-Loyola.

Sant_ignazio_ceilingTriumph_St_Ignatius_Pozzo

Spectacle d’illusionnisme d’excellente facture, qui amène une vive discussion entre Cyril et Dom pour savoir si le plafond est plat ou en berceau : Cyril, oeil de Lynx, a vu la surface semi-cylindrique, le trompe-l’oeil de Pozzo a pris Dom dans ses rets.

Discussion

De la verticalité encore : un temple à ciel ouvert prolonge l’architecture de l’édifice et le spectateur – exposé (comme les 4 continents) à la lumière divine qu’irradie le coeur d’Ignace de Loyola – est encore une fois happé par la perspective, par la profondeur, vers Jésus, vers le fondateur de la compagnie des jésuites, vers le paradis.

Paradis artificiel via une extension du plafond à l’infini : aucun doute, l’Eglise est l’un des premiers virtuoses de la société du spectacle.

Parenthèse : cette perspective avec prolongement de la structure fait penser à l’École d’Athène peinte par Raphaël au Vatican (Renaissance). Cette fois-ci, l’artiste a creusé un temple fréquenté par d’illustres Grecs dans un mur latéral de la Chambre de la Signature.

chambre de la signature

3) Spectacle toujours à l’église du Gesù avec le plafond de Gaulli.

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Difficile de régler l’autofocus de sa mirette ; la mise au point est mise à mal par les violents contrastes : avalanche écrasante de personnages, dont certains sculptés sortent et envahissent notre espace, et simultanément un tourbillon ascendant vers la lumière divine. Une kyrielle excentrée d’anges et autres créatures sont projetés vers le sol alors que le spectateur est injecté au centre dans la composition. La fresque dégueule du cadre, c’est à la fois pénétrant et écoeurant. On est débordé, et, toujours selon une logique oxymorique, les frontières se brouillent entre peinture et sculpture, espace de l’artiste et espace du spectateur, proche et lointain, terre et ciel.

« Je ne tiens pas debout, le ciel coule sur mes mains »

En définitive, l’oxymore est la principale figure de la « rhétorique baroque ».

 

 

 

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